Et il semble bien que la forteresse ait été construite avec une perfection rare, car elle a résisté à toutes les tentatives dirigées contre elle.

Il n'y eut, en effet, pas moins d'une trentaine de tentatives, et parmi leurs auteurs figurent les noms des grimpeurs les plus connus.

J'appris, à la fin de l'été dernier, que la dernière pointe vierge un peu importante de la Suisse se, trouvait aux environs de Zermatt, au-dessus de Saint-Nicolas. Les détails que l'on donnait enflammèrent tellement mon imagination que je voulus partir sur-le-champ pour essayer l'ascension à mon tour. Mais la réputation de la montagne était telle que le seul guide qui voulut bien venir avec moi, Fridolin Truffer, de Randa, mit à son acceptation la condition que nous ferions seulement une reconnaissance, et pas autre chose.

Cependant il est certain qu'il n'existe pas de montagne impossible à vaincre, mais seulement des montagnes mal attaquées. Le résultat de cette belle persuasion fut qu'à peine en présence du sommet terminal, il me sembla voir le moyen de l'atteindre. Mais je ne pus faire partager ma conviction à mon guide, qui se demandait charitablement en vertu de quelle aberration d'esprit j'en arrivais à concevoir d'aussi folles idées. Je dus me résigner à voir mon plan rester sur le papier et, après l'avoir complété en détail, me résoudre à partir.

La réalisation de mon désir dut attendre un an, car personne ne voulait venir. Mon ami J.-E. Kern, de Genève, m'avouait franchement que mon projet ne lui souriait en rien, mais il acceptait tout de même, par amicale complaisance. Cependant, une fois à Zermatt, échauffé par une belle course, et inquiet à la nouvelle qu'un des grimpeurs suisses les plus connus préparait une expédition de ce côté, il partagea ma fièvre.

Ce fut bien pis encore lorsqu'il s'agit de trouver un troisième. D'amis, point; les porteurs refusaient, purement et simplement; les guides se moquaient. Ils nous répondaient tous, avec une bonhomie narquoise, qu'ils y avaient tous été, qu'ils y avaient tous échoué et que dès lors ils trouvaient inutile de recommencer à perdre leur temps là-haut. L'un d'eux ponctua même ses avis d'une interrogation évidemment sans réplique: «Du moment où aucun de nous n'a réussi, comment pouvez-vous supposer que vous arriverez?» Et il s'éloigna, en haussant les épaules.

Notre énervement était à l'état aigu lorsque, enfin, Ferdinand Furrer, entrepris à nouveau, céda. Furrer venait de montrer beaucoup de hardiesse en faisant, seul avec nous, l'ascension du Cervin par l'arête de Z'Mutt, et les heures si belles passées ensemble nous avaient liés. Nous ne lui demandions plus de nous conduire, puisque, pas plus que ses collègues, il ne pensait la victoire possible; nous le priions simplement de mettre sa meilleure volonté à notre disposition. Pour qui connaît l'amour-propre des guides, il fallut à Furrer une véritable amitié pour dire oui.

Les préparatifs furent aussitôt vivement menés. Nous prîmes des vivres pour deux jours, une couverture chacun, quatre cordes de Manille d'une trentaine de mètres, et environ deux cents mètres de cordelette solide, de trois à quatre millimètres de diamètre.

Puis, le jeudi 11 août au matin, nous quittions Zermatt, poursuivis par les sourires, les rires, les moqueries et les quolibets...

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