Nous descendons en chemin de fer le vallon encaissé de Saint-Nicolas, au fond duquel gronde en bouillonnements impétueux la Mattervisp.

Vers huit heures et demie du matin nous débarquons à Saint-Nicolas (1.130 m.). En face, sur la rive droite, s'élèvent d'énormes contreforts mamelonnés, surmontés d'une crête de rochers gris. Derrière eux est niché le petit vallon secondaire de Ried, qui débouche à notre gauche un peu plus bas que Saint-Nicolas. Au delà du vallon est notre pointe. Nous la découvrons très loin et très haut, se détachant en silhouette curieuse sur un ciel éclatant, toute nimbée d'or par les rayons du soleil levant.

La première partie de la montée est une promenade enchanteresse, mais rendue un peu fatigante par nos sacs très lourds. Le chemin zigzague dans des prairies inclinées portant çà et là de pittoresques fenils et coupées de mille petits ruisselets trottinant menu, très pressés de se rendre à leur travail. Nous les quittons bientôt pour gagner la rive gauche du Riedbach, que nous devons remonter jusqu'à son glacier. Les tons trop durs des frais pâturages s'atténuent peu à peu et font place aux teintes graves et à l'ombre douce d'une forêt de sapins. En elle est une vie recueillie qui répand dans l'air un parfum discret d'intimité calme et profonde. Nous la respirons avec la senteur pénétrante des jolies aiguilles chauffées par le soleil.

L'après-midi est déjà entamé lorsque nous atteignons la moraine du glacier de Ried. Vers 2.100 mètres nous apercevons le Schallbett, petit refuge de berger où bivouaquaient d'ordinaire nos prédécesseurs; bien que l'un de nous se récriât sur ses nombreuses perfections, nous nous engageons vite sur le glacier pour traverser sa langue terminale. A notre droite commence un monde chatoyant de blancheurs fascinantes, tout le cirque du glacier de Ried, couronné de très hauts sommets. Devant nous est le chemin qui mène au ciel, mais combien dur!

L'Edelspitze.

Vue prise de l'alpe de Saint-Nicolas.

La chaleur est accablante. Les pentes que nous abordons au sortir du glacier sont disposées en espaliers très raides et à peine recouvertes d'une herbe brûlée. Nous nous sommes chargés bien à tort de nombreuses chevilles de fer, dont aucune ne devait servir, et nous nous hissons péniblement. Les bosses du terrain cachent tout de suite l'Edelspitze et éteignent notre ardeur par leur renaissance continue. Puis le maigre gazon cesse et c'est alors la fournaise d'un pierrier interminable, cuit comme les murs d'un four. Les blocs deviennent énormes; on lutte au milieu de presse-papier gros comme de petites maisons; les heures sont longues.

Nous voudrions pouvoir gagner la crête assez tôt pour engager l'action tout de suite; mais le ciel se couvre, un orage crève et nous emprisonne pour longtemps sous une pierre traîtresse, qui n'intercepte les gouttes d'eau que pour mieux les conduire en filets glacés dans nos cous.

Vers cinq heures seulement nous touchons la crête hérissée de la grande arête des Mischabel.