Nous sommes saisis... Nul n'a jamais rien rêvé de pareil... C'est un chaos indescriptible de gros blocs entassés comme à plaisir, un océan de pierre en furie, avec l'écume toute blanche de quelques fins névés et un petit glacier qui descend allègrement un versant rapide. Deux ou trois arêtes secondaires se détachent de la nôtre et s'abaissent avec lui vers Saas. Elles ne sont qu'une succession de tours fantastiques et tourmentées, et elles finissent toutes, brusquement, par un pignon solitaire scrutant la vallée. Ce sont les ruines sévères d'une construction géante, dont l'architecture nouvelle et sauvage, aux contours imprévus et heurtés, évoque à nos yeux étonnés l'image d'un âpre combat. Nous dominons un champ de bataille; à nos pieds, en un monceau colossal, gisent des vaincus brisés, tous les soldats de l'armée des Mischabel que la lutte a tués.
Et de même que la vie laisse disparaître les faibles pour ne conserver que les forts, de même ici, à côté des malheureux qui succombèrent, se dressent les puissants, pleins d'énergie et de fierté. Vifs, nerveux, élancés, parés de couleurs voyantes où frémissent la sève et la force, leur vue fait tressaillir tout l'être: dans l'atmosphère qu'ils respirent passe un souffle de guerre.
L'ascension de l'Edelspitze: le bivouac.
Nous sommes posés sur un petit col de l'arête des Mischabel; à notre droite elle monte vers le groupe du Balfrinhorn; à gauche elle s'avance vers un immense précipice qui occupe tout le front nord, mais, avant d'y plonger, elle gonfle l'échine pour prendre de l'élan, puis se détend brusquement, saute et bondit...
C'est l'Edelspitze.
Une éminence rocheuse se laisse bénévolement gravir et nous amène au pied d'une première pointe, tour carrée trapue dont le temps a couturé de mille blessures la tête grise. De son pied part une sorte de crête aiguë et déchiquetée, cheminant à peu près de niveau et formée d'énormes rochers surplombant un vide qui se creuse. Puis soudain jaillit une grande pointe, haute, droite, d'une envolée magnifique. Après elle, l'abîme. Autour d'elle, l'abîme. Elle baigne dans le précipice comme un phare dans la mer profonde et ne tient à la terre que par ce mur cyclopéen démantelé et crevassé qui la relie à la tour carrée. Elle est un prisme droit à pans coupés, d'un jet unique, hâlé d'une chaude patine rouge, et dont le grain serré ne présente pas une ride, pas une tissure. Noble et fière, la vierge nue sent que sa beauté superbe fait à elle seule toute sa force: ses flancs si parfaits, ses contours si nets, délicats et fins comme ceux d'un cristal, suffisent à sauvegarder sa pureté.
La pluie l'a éclaboussée et fait briller ses formes sous la lumière changeante qui tombe du ciel démonté; quelques rayons de soleil échappés d'entre deux nuages viennent aviver ses belles couleurs et, en se jouant capricieusement sur sa face, l'éclairent d'un sourire mystérieux. De grosses brumes, lourdes d'humidité, roulent partout leurs volutes grises et mettent autour de nous l'immensité ouatée d'une mer houleuse et sans bords...
Il est inutile de rien tenter aujourd'hui, la journée est finie et, un peu déçus, nous nous mettons à la recherche d'un gîte...
Au bout d'une petite heure Furrer déniche un trou où nous pourrons dormir. Mais quel trou I A quelques mètres en dessous de la petite pointe, dans la dégringolade des blocs qui se précipitent en se bousculant vers le fond de la vallée de Saas, il a avisé un pan de paroi assez raide supportant une énorme table de gneiss. Celle-ci est tombée à l'endroit où la pente présente comme deux gradins, de sorte qu'elle recouvre le dièdre droit qu'ils forment à eux deux. Le résultat est un trou triangulaire, sorte de boyau horizontal très étroit et dont le sol est capitonné de moellons.