Jamais un troglodyte n'aurait admis pareil repaire, mais chacun sait que les troglodytes n'étaient pas des alpinistes que le feu sacré réchauffe.
Nous ne pouvons, bien entendu, tenir là-dedans qu'en prolongement les uns des autres, et le dernier a même l'agrément d'avoir dehors toute la moitié inférieure du corps. A peine entré, un petit vent coulis m'apprend que notre fourreau est ouvert aux deux bouts, et le temps est devenu très froid... Je suis sur le dos, comprimé latéralement; c'est tout juste si je puis tenir. La table qui nous fait plafond est tellement près qu'il m'est impossible de prendre mes gants dans ma poche, et impossible de fermer mon veston! Je dois sortir pour le faire. Pour mes amis, c'est encore pis. Plus larges d'épaules que moi, ils ne peuvent se coucher que sur le flanc. Lorsque, bientôt courbaturés et meurtris par les pierres de la couche, ils veulent se retourner, impossible encore, l'exiguïté du réduit ne le permet pas! Ils sont forcés de sortir et de rentrer chaque fois. On imaginera sans peine ce que peut être une nuit passée dans ces conditions, à plus de 3.000 mètres d'altitude, et par la gelée. Nous avons à peine dormi et abondamment grelotté.
Cependant l'homme est ainsi fait que, dès le lendemain, nous n'aurions voulu pour rien au monde n'avoir point passé par là, et que l'éventualité d'autres nuits semblables fut envisagée avec beaucoup de bonne humeur. Ne chérit-on pas jusqu'aux défauts de qui l'on aime?
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Pendant la nuit le temps se leva et notre réveil vit avec satisfaction un soleil éblouissant dans un ciel sans nuage.
Nous nous mettons aussitôt à l'oeuvre.
Le mur cyclopéen qui forme col entre les deux pointes a entre 30 et 40 mètres de long. La petite pointe le domine de 17 à 18 mètres, et la grande pointe de 24 à 25 mètres. Au bout du mur, séparé de la grande pointe par une crevasse de roc, on voit déjà le vide de tous côtés. De plus, la crête du mur, avec ses gros blocs à cassures aiguës, est si incommode que, si l'on tombait pendant l'escalade, même si l'on n'était pas happé par la crevasse, on ne saurait être arrêté par cette crête, et l'on irait achever de se fracasser au fond du précipice...
Le seul moyen qui permette de grimper sur la grande pointe est d'y placer une corde, et, pour cela, d'y envoyer au préalable une pierre attachée à une cordelette.
Les tentatives précédentes avaient toutes eu lieu depuis ce petit col et avaient ainsi été viciées dès l'origine. L'an dernier, en montant sur la petite pointe, j'avais noté qu'il n'y avait guère,-en effet, qu'un endroit du grand sommet où il était désirable de placer une corde, et c'était une portion d'une petite épaule qui mesurait au plus 50 à 60 centimètres d'étendue. Or, d'en bas, on ne pouvait voir la configuration exacte du sommet et toute visée devenait illusoire.
En outre, l'autre côté de l'Edelspitze ne s'arrêtait nullement au niveau du petit col, mais descendait dans un abîme de près de 100 mètres. Comme il ne fallait pas espérer pouvoir envoyer d'un seul coup plus de 100 mètres de cordelette au delà du sommet, nous devions prévoir qu'il y aurait d'abord à la faire descendre au fond du précipice, puis que l'un de nous devrait aller l'y saisir et, pendant qu'on lui imprimerait des oscillations transversales, la tirer tout entière jusqu'à ce qu'il ait en main la première corde de Manille attachée à sa suite. Sur ce gneiss granitoïde, le frottement serait énorme et risquerait de compromettre tout le succès de l'opération. Si la cordelette pouvait partir de haut, au lieu de partir de bas, ce risque serait beaucoup diminué.