Nous décidons, en conséquence, d'établir notre quartier général sur le sommet de la tour carrée.

L'escalade de cette petite pointe est l'une des courses classiques qui se font depuis Saint-Nicolas, à cause de la belle vue qu'elle procure et de la jolie varappe[1] qu'elle offre sur une paroi verticale munie de petites prises.

[Note 1: ][(retour) ] Nom donné à une escalade nécessitant l'emploi des quatre membres.

Nous eûmes à la monter et à la descendre une douzaine de fois au cours de nos multiples assauts.

Son sommet est une plate-forme inclinée dont la partie nord se relève en une table horizontale et branlante, d'un demi-mètre carré de surface, environ. Son profil se détache très visiblement sur la photographie, prise dans le versant de Saas, d'un peu trop bas, ce qui raccourcit les hauteurs et fait cacher la véritable crête du mur par des blocs situés en avant de lui près de l'objectif.

Nous commençons de là-haut les exercices de tir, mais avec un piètre résultat. Le but à dépasser est très loin. Les pierres auxquelles nous faisons franchir le sommet sont beaucoup trop légères pour entraîner la moindre cordelette, et nous ne sommes pas assez forts pour lancer celles qui seraient suffisamment lourdes.

Que faire? Je me rappelle heureusement qu'étant gamin j'avais acquis une certaine adresse à la fronde, et même, autour de ce souvenir, volettent ceux de très nombreuses remontrances familiales... Si j'essayais une réhabilitation?

On apporte les écheveaux que nous avions passé une couple d'heures à démêler au commencement de la matinée, on en dévide soigneusement 60 à 70 mètres, et on les dispose sur la table de pierre de manière à ce qu'ils puissent être facilement entraînés par le projectile, sans gêner son essor. Je saisis la ficelle à environ 50 centimètres de la pierre, et... je sens que cela n'ira pas. Il n'y a pas assez de longueur pour une pierre aussi lourde et, si j'en prends davantage, la pierre touche par terre à chaque tour et l'élan est brisé.

Mais nous sommes sur une plate forme dominant des parois tout à fait verticales, et là va être le salut. Je me place tout au bord de la plate-forme, retenu de la main gauche à la table branlante, le buste penché à droite et surplombant en dehors, la pierre se balançant dans Je vide plus bas que mes pieds, à un mètre cinquante de ma main.

Dans cette position délicate, je commence à gymnastiquer pour mettre l'appareil en mouvement--la fronde est lancée, elle tourne de plus en plus fort.--Hop! Je lâche tout, la pierre file comme une flèche, monte et disparaît ensuite derrière l'Edelspitze...: la cordelette est déposée sur la petite épaule, juste à l'endroit désigné!