Nous sommes très excités: Furrer se hâte de descendre pour aller au pied de la grande pointe, au fond du précipice. Kern va prendre un poste intermédiaire. Par lui nous pourrons communiquer.
Le temps que tout cela nécessite me met dans une agitation violente; je bous sur place. Enfin, j'entends l'appel et je puis laisser filer la ficelle... Quelques minutes anxieuses s'écoulent, puis je sens Furrer qui a saisi la pierre et qui tire. Cela va tout seul; voilà le premier noud, il passera comme une lettre à la poste... Crac: il ne passe pas..., tout est perdu!
Je bondis sur la table et je scrute la petite épaule... Hélas! Je devine, plutôt que je ne vois, une protubérance qui J'agrémente, ornée d'une fente à peine visible, où la cordelette a été se loger par une guigne inouïe.
Pendant plus d'une heure, sur cette table tremblante et si exiguë que je ne pouvais avoir les pieds assez écartés pour être solide, j'imprime à la cordelette les soubresauts les plus violents. Tout est inutile; il est impossible de la dégager.--Finalement, rompu et exténué, je dois me résoudre à ramener à moi le tout, pour recommencer dans l'après-midi...
Le déjeuner qui nous réunit en bas fut silencieux.
Le malheur s'acharne après nous: avec midi se levé un vent d'ouest furieux. Des regards s'échangent, inquiets et assombris.
Remontés sur notre belvédère, nous avons la contrariété de voir cinq ou six tentatives échouer les unes après les autres. La pierre franchissait bien le sommet à l'endroit voulu, mais le vent déjetait toute la cordelette à l'est et elle retombait comme le fil d'une gigantesque faucille, sans même toucher le rocher.
Plusieurs heures se passent ainsi, énervantes au possible.
Mais, loin de nous enlever notre courage, ces défaites nous fouettent et nous déclarons que nous resterons ici autant de jours et même autant de semaines qu'il en faudra pour vaincre. L'excellent Furrer, d'une complaisance inépuisable, s'offre à descendre dans la vallée de Saas pour aller à Huteggen chercher deux cordes encore et des vivres.
Soudain une accalmie se fait. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, j'ai sauté à mon poste; la pierre tourne, ronfle, ronfle..., s'élance en un jet désespéré... Nous retenons le souffle... C'est la victoire! la cordelette est placée juste à l'endroit précis, large de quelques mains à peine, laissé à côté de la maudite fissure!