LA PREMIÈRE ASCENSION DE L'EDELSPITZE.--L'escalade.

L'ascension de l'Edelspitze: les préparatifs du
lançage de la corde depuis la tour carrée.

Nous sommes incapables d'articuler une parole. Je laisse filer une quarantaine de brasses... et nous voilà de nouveau assaillis par une rafale endiablée... «Trop tard, mon ami.--Rien ne sert de courir...»

A moi maintenant d'aller dans le précipice cueillir le précieux filin.--Il était cinq heures.--Nous eûmes toutes les peines du monde à nous entendre et à mettre nos mouvements d'accord. Mais le maléfice était rompu et, vers sept heures, j'eus assez de corde pour entourer solidement un gros bloc, Kern amarrait de même le paquet restant au sommet de la tour carrée et nous nous retrouvions bientôt à son pied.

Une immense détente nous délassait tout l'être. Le vent avait fini par comprendre et s'était tu. Le soleil, avant de se coucher là-bas, derrière le Weisshorn et le Cervin, mettait au front de la vierge surprise toutes les rougeurs de l'émoi. La corde entre les deux tours faisait flotter dans les airs la grâce exquise d'une adorable chaînette[2]. Une soirée parfaite se préparait.

[Note 2: ][(retour) ] On appelle ainsi la figure d'équilibre d'un fil pesant supporté en deux points et abandonné à lui-même.

Revenus au bivouac, nous voyions monter du fond des vallées des ombres violettes, et s'éloigner l'horizon... Au nord-est, la Jungfrau, le Finsteraorhorn et toutes les blanches Alpes bernoises, balafrées de noir, transparaissaient sous une buée mauve et grise, tandis qu'en face de nous le Monte-Leone, le Weissmies et toute la chaîne du Fletsehhorn se nuançaient de rose et de vert tendre; des vapeurs invisibles retenaient dans le ciel les derniers rayons du soleil; et c'était comme un doux chant du soir... La marée des ombres violettes montait avec le silence merveilleux de la nature apaisée. Puis toutes les teintes et des montagnes et du ciel semblèrent palpiter plus fort et hésiter un instant, mais se fondirent en une seule, et ce fut la nuit.

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