Nous lézardions au soleil, le lendemain matin, lorsque, vers huit heures et demie, parut Furrer, escorté de son fils aîné, un sympathique gamin de quatorze ans.

La vue du «fil de la Vierge», mollement balancé par la brise, arrache à notre ami un cri de surprise. Mais ce n'était plus la fièvre d'hier. La certitude de vaincre nous donnait une ardeur contenue.

Nous pensions pouvoir terminer rapidement les derniers préparatifs; mais la matinée entière fut nécessaire pour faire passer sur la grande pointe le restant de la corde et pour l'arrimer au fond du précipice.

L'autre bout est alors descendu de la tour carrée et attaché à un gros bloc contre la paroi même de la vierge. Il pendait ainsi de notre côté, depuis la petite épaule, tout droit.

Enfin, voici l'heure... je m'encorde: il faut, en effet, que je monte là-haut un filin supplémentaire, et c'est en le laissant pendre dans mon dos qu'il me gênera le moins. Je me serais d'ailleurs passé volontiers de cet ornement de 30 mètres qui ne m'apportait aucune aide, même morale, et qui venait augmenter désagréablement le poids que mes bras allaient avoir à hisser jusqu'à la petite épaule, soit pendant 18 à 19 mètres.

N'ayant pas d'entraînement particulier, la fatigue était, en effet, la seule inconnue à redouter. Il y avait bien l'ignorance où nous étions de la forme de l'épaule. Mais, même si celle-ci était en lame de rasoir, j'avais toutes les chances d'arriver en haut avant que la corde ne se soit coupée.

La crevasse qui termine ce mur cyclopéen est franchie et je me déchausse. On doit, en effet, monter en tirant sur les bras, le buste droit, les jambes en équerre avec lui, légèrement fléchies, les pieds appuyés bien à plat sur la paroi, et les souliers ne donneraient pas assez d'adhérence.

J'entendais distinctement chaque battement du cour, non que je fusse en proie à une appréhension quelconque, mais, au contraire, à une excitation folle... puis, à peine eus-je touché le rocher que toute émotion disparut comme par enchantement...

D'un trait, je suis au milieu de ma course. Là est une niche minuscule, juste de quoi y mettre les deux talons. Je ne résiste pas au plaisir de m'y arrêter, adossé au roc, la vie tout entière tenue dans la main... C'est là une minute exquise, que je prolonge avec une volupté singulière, tout l'être frémissant et heureux comme un instrument qu'on fait chanter...

Quelques brassées encore et j'arrive à l'épaule. Un rétablissement, et m'y voici campé. Elle est plate. Je quitte et range, comme en un rêve, le filin supplémentaire. 5 à 6 mètres me séparent du sommet. Je ne sais s'ils sont faciles ou difficiles, j'ai l'esprit tellement ravi que mes membres se sont évadés de la pesanteur et, dans un éblouissement, j'arrive en haut...