Par des fils infinis et puissants sont liés.
Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de L'Illustration ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et
Mme Claude Lemaître, auteur de notre prochain roman. son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps inanimé du père de Christiane, il se met à genou.
Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges! Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens qui enchaînaient Christiane de Feuillères.
Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la phrase habile et ardente.
L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et, en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose harmonieuse.
L'Accordeur aveugle.
M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître. Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré un accordeur aveugle, duquel il s'est servi pour remettre en état un piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs, dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté. Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée et à toute gloire.
Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M. François Courboin.
E. Ledrain.