Mme Claude Lemaître.

Mme Claude Lemaître n'est point une nouvelle venue pour nos lecteurs, et leur suffrage a contribué à consacrer sa réputation; une de ses oeuvres de début. Ma Soeur Zabette, fut, en effet, publiée ici même, il y a quelque trois ans.

Lorsque l'auteur apporta son manuscrit à L'Illustration, sa démarche y rencontra un accueil tout ensemble sympathique et réservé. La sympathie allait spontanément à la personne, une jeune femme parée de grâces naturelles, physionomie ouverte et avenante, regard clair et franc, sourire prompt à s'épanouir dans l'ovale régulier d'un visage délicat, La réserve s'appliquait au manuscrit. Il faut toujours se méfier un peu d'un rouleau de papier contenant de la littérature; or, en l'occurrence, si quelque chose pouvait dissiper cette prudente méfiance, ce n'était pas l'indication préalable fournie par l'écrivain sur le genre de son roman. Etude de moeurs maritimes? D'une si fine main, quelle qu'en fût la dextérité, cette peinture, présumait-on, devait manquer plus ou moins des qualités requises: vérité, vigueur, originalité; elle péchait probablement par trop d'élégance; en un mot, suivant la locution vulgaire, ce n'était pas tout à fait «ça». La personnalité apparente de Mme Claude Lemaître plaidait préventivement contre son oeuvre, faisait douter de son aptitude à traiter de tels sujets; on était porté à lui prêter, en pareille matière, les notions superficielles d'une jolie baigneuse qui fréquente, chaque saison, les plages à la mode, et qui, pour s'y être promenée, coquettement coiffée d'un béret, avoir, sur le sable humide, dessiné des arabesques du bout de son ombrelle, péché aux creux des rochers quelques poignées de crevettes, coudoyé des gens de mer, se croit initiée à la «marine». D'une observation à courte vue, superficielle, incomplète, qu'attendre, au mieux, sinon d'honnêtes tableautins ou de proprettes aquarelles d'amateur?

Eh bien, ces préventions se trompaient d'adresse: le rouleau suspecté ménageait au premier lecteur la plus agréable surprise, et l'on s'empressa de réformer un jugement téméraire, en présentant au public Ma Soeur Zabette, touchante figure de victime volontaire, autour de qui évolue tout un monde spécial dont elle est, mais qu'elle domine de sa supériorité morale, payant d'un coeur généreux, par le sacrifice de son propre bonheur, la rançon du bonheur des siens.

Ah! que nous sommes loin du pittoresque de fantaisie, de l'artificiel, du convenu, de la mièvrerie redoutés! Comme Mme Claude Lemaître le connaît bien, ce monde de la «marine» boulonnaise! Elle l'a observé d'un oeil sagace et compréhensif, ne se bornant pas à la superficie, mais l'explorant à fond, depuis les moeurs et le caractère, jusqu'à l'âme; elle a vécu sa vie, à terre et en bateau, au milieu des matelots et des «matelotes», des armateurs, caboteurs, pêcheurs, saleurs, mareyeurs, ramendeuses de filets, serviciers libérés, retraités, rudes «fieux», filles accortes, veuves de naufragés, mères admirables de résignation et de vaillance virile, capables de remplacer le père auprès des enfants. Aussi comme elle les montre «vrais», et d'autant plus intéressants, dans des compositions simples et claires, d'un style sobre, robuste et coloré!

A quelqu'un qui, après la lecture de Ma Soeur Zabette, lui demandait: «Vous avez voulu faire un roman littéraire?» l'auteur simplement répondait: «J'ignore si mon livre est littéraire, mais j'ai voulu écrire ce que j'ai senti et observé; puis j'ai fait de mon mieux.» Voilà, certes, la meilleure méthode, et l'écrivain n'a pas à regretter de l'avoir adoptée. Mme Claude Lemaître est une femme curieuse et sensible; elle raconte sincèrement ce qui frappe ses yeux, ce que son coeur devine. Et son réalisme ne va pas sans une teinte de poésie, car il est de la bonne école, celle où il y a communion nécessaire entre le romancier et le poète, lequel, a dit Victor Hugo, ne doit avoir qu'un modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Ici, le romancier mérite-t-il le reproche de flatter, d'idéaliser ses personnages pris sur le vif? Non pas: il les met au point, il les éclaire de la lumière qu'il faut pour nous les rendre plus perceptibles et plus intelligibles; ayant discerné leurs sentiments, il les traduit dans leur propre langage si expressif, si savoureux et ce sont là des conditions essentielles de l'art.

Un fort heureux début encouragea Mme Claude Lemaître à persévérer: à la suite de Ma Soeur Zabette, elle publia l'Aubaine, une étude du même ordre, où se détache, vigoureusement dessiné, le type complexe du gros pilote César Rollet, madré compère, joignant à la valeur professionnelle la duplicité d'un homme d'affaires, à la joviale bonhomie la ruse finaude; à la fois prodigue de sa vie et âpre au gain, toujours en quête d'actes de dévouement à accomplir et de marchés avantageux à conclure, aussi fier des écus dont ses sacs sont gonflés que des médailles de sauvetage dont sa large poitrine est constellée.

Puis, par une sorte de coquetterie bien légitime, la souplesse d'un talent varié voulut s'affirmer dans le Cant, spirituelle satire où une main légère, mais impitoyable, soulève, pour l'édification et le salut d'une charmante Française, le masque de l'hypocrite pruderie britannique.

Avec Cadet Oui-Oui, Mme Claude Lemaître revient à un genre où elle a prouvé qu'elle excellait, où elle sait se renouveler, tout en demeurant fidèle à sa formule initiale. Il siérait mal de déflorer par la moindre analyse le roman inédit dont L'Illustration s'est assuré la primeur; mais il est bien permis de dire qu'on y retrouvera--et même à un degré supérieur--les éléments d'intérêt, l'observation pénétrante, la justesse des notations, l'émotion communicative, toutes les solides et délicates qualités littéraires qui ont fait le succès de Ma Soeur Zabette et de l'Aubaine.

Un sauvageon prêt à épanouir ses premières fleurs au premier souffle de l'amour, telle apparaît, au début du récit, la jeune moulière Ambroisine, surnommée Cadet Oui-Oui. «L'ovale de son visage était bien celui d'une de ces madones sculptées dans les bois du Nord et qui servent de proues et de protectrices aux vieux bateaux norvégiens... Les cheveux, les sourcils, la peau, étaient d'un blond monotone de la couleur du miel pâle.» Deux traits caractéristiques: l'ardeur des lèvres rouges et la profondeur des yeux bleus complètent le suggestif portrait de l'héroïne; à lui seul, il laisse pressentir une destinée grosse de tempêtes.