Comme nous l'avons annoncé déjà, le tableau lui-même a été acquis par L'Illustration, qui va en faire le prix d'un concours de jeu de bridge ouvert entre ses abonnés, et dont les conditions paraîtront dans le numéro du 3 juin.
La Tête de Femme, par Henner, que nous avons publiée le 13 mai, a obtenu tout le succès que méritait cette extraordinaire reproduction en couleurs d'une oeuvre de maître. Un certain nombre de nos lecteurs nous ont écrit pour nous demander comment ils devaient encadrer cette belle page.
Il faut la traiter comme un tableau, c'est-à-dire la placer, sans lui ménager de marge, dans un cadre doré assez profond. Il sera bon de protéger la gravure par une glace et d'accrocher le tableau dans un demi-jour, pour éviter que la grande lumière «mange» peu à peu la couleur. En présentant ainsi la Tête de Femme, on a l'illusion d'avoir chez soi un véritable Henner, d'une valeur de dix mille francs.
Nous donnerons prochainement un pendant à cette remarquable gravure.
Courrier de Paris
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Le mois de mai ramène dans les jardins de Paris les chansons d'oiseaux et les musiques militaires. Les chansons d'oiseaux sont principalement goûtées par les poètes, les flâneurs neurasthéniques et les amoureux. Les musiques militaires s'adressent à un public plus vaste et de sensibilité moins raffinée. Mais ce public-là, tout de même, est charmant. Il se compose de toutes sortes de personnes, et de conditions très variées. Toutes les semaines, depuis le commencement du mois, je suis allée m'asseoir, au Luxembourg, au milieu d'elles, et je passe là une heure très douce;--une heure de volupté saine et sans complications. Groupés en rond sur l'estrade d'un petit kiosque, parmi les marronniers fleuris, les musiciens d'un régiment d'infanterie me jouent des airs que je connais, et dont la plupart sont empruntés au répertoire d'oeuvres un peu démodées, que raillent les esthètes. Il est possible que les esthètes aient raison de se moquer, et que les airs du Domino noir et du Postillon de Longjumeau, de Faust et du Voyage en Chine, du Trouvère et de Zampa, soient choses de peu d'importance et dont le mérite n'égale point celui des partitions nouvelles; mais, comme je ne sais pas en quoi cette infériorité consiste--et comme aucun des esthètes que j'interroge à ce sujet n'a pu encore me l'expliquer clairement--je m'abandonne, sans fausse honte, au bercement de ces musiques simples. Dans la langueur d'un demi-sommeil, j'observe le caprice des figures géométriques dessinées dans l'air par le petit bâton que tient une main gantée de blanc; et, quand mes voisins et mes voisines applaudissent Espoir charmant, Sylvain m'a dit: Je t'aime, au risque de passer pour une bête, je fais comme mes voisins: j'applaudis.
Il n'y a pas, dans cette foule, que des gens inoccupés: professeurs retraités du quartier latin, mamans et demoiselles, étudiants en récréation; il y a des commis, des ouvriers, des apprentis que la mélodie a cueillis au passage... Ils n'ont pas le moyen, ceux-là, de donner deux sous pour leur chaise; ils font la haie autour des chaises des autres, et debout, un fardeau sur l'épaule ou des paquets plein les mains, ils écoutent; et il y a dans leurs yeux un air de curiosité recueillie que j'aime.
En vérité, ces joies ne sont point superflues, et je crois qu'à Paris surtout l'âme populaire a besoin d'elles. Cette âme est artiste; elle a le goût inné de l'esprit et de la beauté. Sans doute, elle n'entend pas grand'chose aux spectacles «rares», et les proses d'un René Ghil, les vers d'un Viélé-Griffin, les toiles de M. Cézanne et les symphonies de M. Debussy lui causent plus d'effarement que de joie; mais elle a la passion des vieux drames qui font pleurer et des vieilles comédies qui font rire. Que trente musiciens en pantalon rouge s'assemblent, dans un square, pour «souffler» aux oreilles de cette foule un peu simple une «rengaine», ainsi que disent les raffinés, de Massenet, d'Auber ou de Gounod, et la voilà ravie; ouvrez-lui une Exposition de fleurs, elle s'y précipite. Dimanche dernier, quelques milliers de petits bourgeois et d'ouvriers parisiens s'écrasaient sous les serres du Cours-la-Reine pour humer le parfum des oeillets et regarder des roses.
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