C'est un tout autre public qu'attire, aux Tuileries, l'Exposition des chiens. Elle ferme aujourd'hui; mais, pendant une semaine, elle aura été l'un de ces rendez-vous d'élégances parisiennes où l'homme et la femme un peu soucieux de leur réputation mondaine ne sauraient être «portés manquants». En province, l'amour des chiens est une vertu naturelle et qu'on ne songe point à étaler; à Paris, beaucoup de coquetterie se mêle à cet amour-là. C'est un snobisme qu'on avoue.
Il n'y en a pas de plus excusable. J'ai flâné, moi aussi, parmi les aboiements, cette semaine, autour des baraques de l'Orangerie. On y respire une odeur de phénol qui est intolérable; mais on y jouit d'un spectacle délicieux. Tous nos amis sont là, compagnons de promenade et de repos, de rêverie et d'aventures: briquets et griffons au poil laineux, dogues grimaçants, tekels au poil luisant, bas sur pattes, épagneuls frisés, retrievers orgueilleux, en robe noire, griffons moustachus, braques, setters si joliment tachetés, terre-neuve et saint-bernard monstrueux, collies follement chevelus, terriers, chow-chows du Laos à museau de loup... Tristes ou gais, hargneux ou caresseurs, indolents, turbulents, dédaigneux, méditatifs ou bavards, ils nous regardent à travers les treillages de leurs niches et semblent ne rien comprendre à ce qui se passe là. Sans doute ils songent (car les chiens ont une logique): «Pourquoi donc nous emprisonner, si l'on nous aime, et qu'est-ce que c'est que cette glorification annuelle du Chien qui consiste à mettre, par amour, pendant une semaine, quinze cents d'entre nous au supplice? Les hommes ont une étrange façon d'aimer...»
C'est surtout sous la tente réservée aux chiens d'appartement que s'élèvent les protestations les plus vives. Ce sont les enfants gâtés de l'espèce. En des niches minuscules, comiquement drapées, ouatées, enrubannées, fleuries, tous sont là: caniches, loulous d'Alsace et de Poméranie, bleinheims, king-charles, havanais, pékinois, levrons, carlins, fox terriers, papillons... gros comme le poing, parés de bijoux, dorlotés, et quand même effarés, rageurs. Ceux-là m'agacent; je les sens inutiles et égoïstes; ils m'agacent pour ce qu'il y a de malsain dans l'espèce de passion puérile qu'ils inspirent. Un seul me plut: c'était un «grand lauréat», primé en plusieurs expositions antérieures, un loulou tout noir, blotti dans l'épaisseur de sa fourrure, un ruban tricolore autour du cou. Il dormait. Son maître (un marchand de chiens) avait aligné devant lui le chapelet de ses médailles; et, parmi cet étalage de hochets, ses petits yeux fermés, son museau minuscule et immobile exprimaient un dédain supérieur des distinctions honorifiques. C'était le sommeil d'un sage.
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Les hommes n'ont point cette sagesse-là, et il est sans exemple qu'on en ait vu aucun, dans le tapage des applaudissements, s'endormir. Nous aimons les louanges; nous aimons les couronnes, et le souci d'avoir de «bonnes places» est un sentiment qui ne nous abandonne jamais. Nous espérions des prix, au lycée; vingt ans après le lycée, nous en demandons à l'Académie.
Elle en a distribué ces jours-ci quelques-uns. Mais on me dit que plusieurs de ces prix furent spontanément décernés par elle, et que c'est sans l'avoir sollicité que M. Alfred Capus reçut de l'Académie, en récompense d'une de ses plus célèbres comédies, jouée naguère au Théâtre-Français, un prix de quatre mille francs.
Cela s'appelle le prix Toirac; et c'est une des plus comiques institutions que je connaisse. Il paraît que le fondateur de ce prix a voulu qu'il fût attribué chaque année à l'auteur de la meilleure pièce jouée, dans les douze mois précédents, sur la scène du Théâtre-Français. Et, comme il y a bien des chances pour qu'une comédie représentée en un théâtre si fameux, et jugée excellente par l'Académie, ait rapporté à son auteur beaucoup d'argent, la volonté du testateur peut être ainsi traduite: «Il m'importe peu de récompenser l'écrivain qui, sans notoriété, sans influence et privé d'appui, aura fait jouer un chef-d'oeuvre sur un théâtre quelconque et dans de telles conditions qu'il n'y aura gagné que peu d'argent... Par contre, je considère comme digne d'être encouragé l'auteur qui, sur la première scène de Paris, aura eu l'honneur d'être acclamé, et de gagner en six mois une fortune. A celui-là, j'accorde un secours de quatre mille francs...»
L'auteur de Notre Jeunesse, qui est un exquis philosophe, n'a pu que s'incliner devant une décision aussi flatteuse; l'Académie lui offrait une couronne, il a respectueusement tendu le front. Mais que pense-t-il, in petto, de la «dernière pensée» de M. Toirac? On aimerait à le lui faire dire; hélas! il a trop de politesse pour se laisser interviewer là-dessus.
Sonia.
LE ROI ALPHONSE XIII
Le roi d'Espagne, ce jeune souverain de dix-neuf ans à peine, qui arrive à Paris mardi pour sa première visite en France, n'est pas seulement un cavalier accompli, capable de faire belle figure à la parade; il possède une forte éducation militaire, commencée de bonne heure. Dès l'âge de dix ans, Alphonse XIII s'initiait au métier des armes en recevant l'instruction du conscrit, sous la direction d'un officier d'infanterie; le terrain d'exercice était le plus souvent une allée du parc royal où, muni d'un fusil Maüser proportionné à sa taille, il manoeuvrait en compagnie d'une demi-douzaine de petits camarades du même âge. Ceux-ci sont restés ses amis; il ne manque pas une occasion de les distinguer; il les a tous décorés de sa médaille commémorative et de la médaille de la Régence.