Si le menton fait présumer «un inflexible et tranquille autoritarisme» et le sens pratique de la vie, par contre (et voilà de quoi nous rassurer) le cou, «de ligne pure et fière, mais de galbe délicat, dit une absence complète d'agressivité», un penchant à préférer les «solutions pacifiques» aux violentes.
Mme Génia Loubow aperçoit dans le dessin de l'oreille la marque d'une «impétuosité latente et contenue»; mais la chevelure révèle une urbanité infinie et la plus enjouée «bonne grâce...»
Tout cela est excellent, mais c'est autre chose qui m'intrigue. Je n'éprouve aucun besoin d'avoir une opinion personnelle sur la «mentalité» d'Alphonse XIII et rien ne m'intéresse moins que ce que mes voisins pensent de ce jeune roi; ce que je voudrais savoir, c'est ce qu'il pense de nous.
Car nous lui donnons des spectacles qui, sûrement, le bouleversent; et ce qui étonne, et déconcerte, et peut-être tourmente le plus, depuis trois jours, le jugement de ce roi de vingt ans, ce ne sont pas les choses qu'on lui montre (il ne rencontrera, de ce côté, que des raisons de se réjouir et d'admirer); ce sont je suppose, les dessous de ces choses-là.
Roi, il a vu venir à lui, la main tendue, un souriant vieillard qui n'est point roi et que la population de la plus illustre capitale de l'univers semble entourer du même respect et salue des mêmes acclamations que s'il l'était; et peut-être l'idée qu'Alphonse XIII s'était faite du prestige de la dignité monarchique s'est-elle trouvée gênée un peu par cette première constatation... Mais il est vrai que tout aussitôt d'autres spectacles l'ont dû rassurer singulièrement.
On l'avait averti, sans doute, des sentiments professés par la municipalité parisienne à l'égard du principe de gouvernement qu'il représente; et il a dû être délicieusement surpris par la respectueuse cordialité que lui témoignèrent ces jacobins... Il a vu l'Hôtel de Ville; et il a dû observer qu'en aucun de ses palais ne règnent une discipline plus pompeuse, un plus minutieux souci de «l'apparat», une plus parfaite entente des règles suivant lesquelles il convient qu'un monarque en visite soit accueilli et traité...
On lui avait dit aussi, je pense, que l'irréligion sévit cruellement en ce pays-ci; on a même pu lui en fournir quelques preuves douloureuses... Cependant les ministres par qui cette religion est combattue l'ont conduit à Notre-Dame, et il a pu remarquer que, de tous nos monuments, ce n'est pas celui dont ils se montrent le moins fiers. Il a vu ces ministres se mêler durant cette visite à l'imposant cortège des chefs de l'Église; et il a pu se demander si le divorce dont on parle tant est aussi près de s'accomplir que le bruit en court en Espagne.
J'imagine qu'Alphonse XIII n'ignore pas non plus certains vilains traitements dont l'armée de ce pays fut naguère victime de la part d'hommes influents que le prestige militaire agace. Et cependant ce sont ces hommes-là qui le conduisaient hier au camp de Châlons; demain, l'escorteront à Saint-Cyr; après-demain, feront orgueilleusement défiler devant lui, à Vincennes, les troupes de la garnison de Paris. Et voilà encore de quoi troubler un peu cette âme d'étranger...
Après Châlons, Saint-Cyr et Vincennes, il verra Cherbourg. On lui montre aujourd'hui des soldats, on lui montrera des marins tout à l'heure. Est-ce que le bruit n'a pas couru aussi, hors de France, qu'entre certain ministre civil et cette autre armée-là récemment d'inquiétants désaccords ont éclaté? Si le jeune roi n'ignore point ces choses, il ne sera pas peu surpris de constater que la marine, en ce pays, demeure une des institutions dont le prestige rend le plus justement fiers les «radicaux» qui le gouvernent.
Alors le jeune roi, peut-être, interrogera les hommes d'expérience qui l'entourent, leur demandera l'explication de ces spectacles troublants et contradictoires; et, sans doute, il s'en trouvera bien un parmi eux qui le rassurera. Il lui dira: