Ce ne fut pas sans peine qu'on atteignit cette côte, et le journal de bord de M. Jean Charcot donne à cet endroit le récit de l'un des événements les plus dramatiques de tout le voyage:

«Nous longions, écrit-il, les hautes falaises déchiquetées, cherchant, du bout de nos lorgnettes, quelque baie propice à un débarquement, et nous avions ainsi navigué pendant environ dix milles, à proximité d'un grand iceberg de plus de cinquante mètres de haut, lorsque nous ressentîmes tout à coup une secousse formidable.

»Un bruit de craquement sinistre s'élève, le bateau monte de l'avant, s'engageant dans les glaces jusqu'à la passerelle; par cinq fois, nous talonnons avec violence, les mâts plient comme des joncs et, avec une sorte de gémissement, le bateau, comme blessé, retombe de l'avant en eau libre, sans que la manoeuvre de mise en marche ait pu produire un effet utile.

M. Jean Charcot. L'escale de la mission du "Français" à
Tanger: le Dr Jean Charcot sur la place du Marché.

»Une large voie d'eau s'est déclarée à l'étrave, et le roulement continu du flot qui monte et nous envahit augmente d'instant en instant. Déjà l'eau s'étend en nappe jusqu'aux chaudières. L'équipage se jette aux pompes, dégage la cale et abat les cloisons pour faciliter l'écoulement de l'eau par l'arrière. On calfate tant bien que mal, mais notre situation devient des plus dangereuses, les icebergs se rapprochant de plus en plus. Ce serait folie de vouloir risquer d'atteindre le large avec des embarcations, et la côte est inabordable.

»Nous ne pouvons songer, d'autre part, à hiverner sur un bateau aussi gravement endommagé. Une seule porte de salut nous est offerte: il faut, par tous les moyens possibles, nous dégager au plus vite, dussions-nous, dans ce dernier effort, crever nos machines. Ah! ces pauvres machines disloquées, faussées, qui, à chaque coup de piston, geignent et frémissent comme un malade à l'agonie se lamente et tremble aux derniers souffles de la vie!...»

On en sortit pourtant, grâce à l'énergie de tous, et le Français, remplissant vaillamment son office jusqu'au bout, ramena à Buenos-Ayres, sans un manquant, tous ceux qui lui avaient confié leur vie.

DOCUMENTS PHOTOGRAPHIQUES SUR L'ATTENTAT DE LA RUE DE ROHAN