M. Pingard est mort. C'est un petit événement parisien que cette disparition-là.
La première fois que j'eus la curiosité d'assister à une séance académique, je demandai à un professeur de mes amis comment il fallait
M. Julia Pingard.--
Phot. Pirou, bd Saint-Germain. s'y prendre pour entrer là. «Voyez Pingard», me dit-il. Je vis Pingard. C'était un petit homme souriant, vif et poli, dont les favoris blancs étaient taillés avec ordre et faisaient penser à une architecture de jardin français. L'indiscrétion de ma démarche l'amusa. En phrases d'une délicieuse correction, il m'exposa que, depuis quinze jours, il avait «tout donné». Je m'excusai; alors il eut pitié de moi et, toujours riant, me conjurant de n'en rien dire à personne, il me glissa dans la main un petit carré de papier grâce auquel, huit jours après--après avoir fait queue une heure et demie devant une porte--je goûtai le privilège d'entendre mal, du fond d'un trou, les harangues de deux hommes célèbres dont je regrettai surtout de ne pouvoir distinguer les figures. Depuis lors j'ai beaucoup entendu parler de M. Pingard, infiniment plus que de la plupart des académiciens dont il était demeuré pendant un peu plus de cinquante ans le très respectueux serviteur. En ce domaine mystérieux et très fermé qu'est l'Académie française, il était celui à qui l'on parle; celui qui renseigne; à qui se confiaient toutes les ambitions, toutes les curiosités qui ont pour objet une récompense, un spectacle, un patronage académique; huissier, cicérone ou confesseur? Un peu tout cela à la fois.
Un vieil homme de lettres, qui fut le camarade de M. Pingard, me faisait hier un éloge attendri de ce brave homme, si modeste qu'afin de ne point obliger les académiciens à se déranger à l'occasion de sa mort il avait exprimé le voeu que le «faire part» ne leur en fût adressé qu'après son enterrement. N'est-ce pas le comble de la discrétion?
Mon ami ajoutait:
«Cette discrétion n'empêchait point Pingard d'être, en son domaine, quelqu'un de tout-puissant, le subalterne indispensable... Je lui dis un jour qu'il me faisait penser à ces portiers de grands hôtels qui sont, à l'étranger, le salut du voyageur. Le portier de grand hôtel est un homme qui sait toutes les langues, connaît la topographie de la ville et les adresses de ses principaux habitants, les tarifs des véhicules et les heures de départ des trains et des bateaux; il est le bienfaiteur qui reçoit et distribue le courrier, vend des timbres, expédie les dépêches, vous donne de la monnaie du pays en échange du billet français dont personne ne veut, fait fonction d'interprète, apaise d'un mot décisif (en une langue qu'on ne comprend pas) la dispute dont un cocher vous menace. Il est l'ami. Il est le refuge.
»Au seuil de l'Académie--de ce pays désirable et lointain dont si peu d'entre nous savent la langue et les lois--vous me rappelez, disais-je à Pingard, ces bons portiers-là...
»Et, comme il avait autant d'esprit que de politesse, il m'avouait, en riant, que cette comparaison ne le froissait point.»
Sonia.