L'Impossible Sincérité.
Une jeune Anglaise, Béryl, est adorée d'un jeune Hongrois, Gyula Zékéï, un compatriote passionné de Pétofi. Elle lui rend tous ses sentiments; mais, comme la jeune fille aime avant tout la loyauté, elle arracherait son coeur plutôt que d'y laisser quelque amour pour un menteur. On a beau lui dire que, dans la passion, les hommes mentent toujours un peu, elle croit à la sincérité de Gyula. Celui-ci se rend en Hongrie, pour obtenir, dit-il, le consentement de ses parents à son mariage avec Béryl.
Cependant la jeune Anglaise a des soupçons. Elle apprend fortuitement que le Hongrois est marié et père de deux enfants. Ce qu'il cherche à obtenir, c'est le divorce, afin d'épouser Béryl. Mais, comme il l'a trompée pour la posséder, elle rompt avec lui et le chasse de sa présence, ce qui amène le fiancé à se loger une balle mortelle dans la tête. Désespérée, Béryl est conduite elle-même par la fièvre au bord du tombeau, puis voyage, mais sans retrouver la tranquillité. A ses yeux se présente un de ses cousins, de même race qu'elle, aussi froid en amour que le Hongrois était démonstratif. Celui-là ne ment pas, ou ment, dit-il, aussi peu que possible. Finira-t-elle par l'épouser? Peut-être. A Venise, où l'on coudoie tant d'étrangers, elle aperçoit souvent à la même place deux enfants vêtus de deuil auxquels elle demande leur nom. Ce sont les enfants de Gyula.
«Aujourd'hui, Béryl savait que, parmi les évocations du passé, ce sont les souvenirs navrés qui obsèdent avec le plus tenace parfum», telle est la morale du roman que la baronne Hélène de Zuylen a intitulé: l'Impossible Sincérité.
Ce n'est plus seulement comme romancières que les femmes nous dépassent. Avec Mme de Zuylen, elles montrent dans la musique de la phrase, dans la disposition des couleurs, dans la recherche précieuse du mot, la science la plus raffinée.
La Domination.
Où la domination dans le roman de Mme de Noailles? Je vois bien un jeune écrivain, Antoine Arnault, possédé de la fureur d'être au premier rang. On sent dans ce personnage un petit lettré fort rempli de son moi, mais dont l'esprit manque de vigueur et de savoir. Rien ne surpasse en vanité cet Antoine Arnault, qui essaye de se faire une place dans les salles à manger d'un monde aristocratique et hautain. Evidemment, Mme de Noailles a peint ici d'après nature. Successivement, Antoine aime plusieurs femmes, entre autres la comtesse Albi, dont le nom flatte ses puériles prétentions. Il goûte à plusieurs beautés sans trop s'y attarder et en dilettante, jusqu'à ce qu'enfin il épouse bourgeoisement une jeune fille pourvue d'une assez belle dot. Ne se met-il pas à adorer la soeur de sa femme? Avec une absence totale de scrupule, tous les deux, Antoine et sa belle-soeur, installent sous le toit familial leur amour semi-incestueux. Mme de Noailles nous a fort bien représenté le petit lettré sans vergogne qui aspire à la domination littéraire et féminine et qui ne sait pas se dominer lui-même. Avec un art subtil elle nous a pareillement indiqué les endroits accessibles de la femme en général, la cible qu'elle offre aux flèches d'Éros.
Dans ce roman, Mme de Noailles décrit aussi les lieux qu'avec ses amies traverse Antoine Arnault et, surtout, pose devant nous, en une vivante évocation, cette superbe veuve qui s'appelle Venise. Il y a là, malgré la modernité des types, je ne sais quoi, partout, de sensuellement païen, d'un paganisme semi-oriental et décadent.
L'Illusion sentimentale.
M. Paul Flat, lui, ne répand la couleur que suffisamment pour qu'on le croie capable de la verser à flot, s'il le voulait. Charles Hérial, son héros, a rencontré un jeune homme, Lucien d'Entraygues, avec lequel il s'est lié d'une vive amitié. Ensemble, ils ont communié dans les mêmes maîtres et dans les mêmes idées; ils se sont enivrés de Wagner; ils ont pareillement bu ensemble aux sources plus pures peut-être et plus harmonieuses, mais moins capiteuses de l'art italien. Les mêmes paysages les ont enthousiasmés et, le soir, leur ont apporté les mêmes mélancolies. Mais l'apparition d'une jeune fille les troubla dans leur amitié. Lucien d'Entraygues aimait cette jeune fille. Charles Hérial, lui prêtant tous les charmes de l'esprit et du corps; l'épousa. Il fut trompé par l'illusion sentimentale. Après quelques mois de mariage, le voile tombant, la réalité apparut. Sa femme n'avait pas toute la finesse d'esprit, tout le jugement qu'il lui avait supposés. Aussi, après s'être détaché d'elle, retourna-t-il vers l'ami et reprirent-ils les communions anciennes. L'oeuvre de M. Flat, serrée, abondante en fines dissections, sera goûtée de tous les gens lettrés.