Il y vint de nouveaux Allemands et beaucoup d'Israélites, auxquels la possession du sol et même les travaux de la terre étaient interdits en Russie. La ville neuve les attira.
D'autres industries s'adjoignirent alors aux filatures de coton. Et Lodz est maintenant une formidable ville industrielle, habitée par 400.000 âmes. Mais l'ouvrier y est très malheureux en raison même du pullulement de la main-d'oeuvre. Quand la persécution antisémite commença en Russie, les patrons chrétiens ne voulurent plus employer de juifs. Les patrons israélites les repoussèrent également. Ceux des industriels qui consentirent à utiliser leurs services profitèrent de leur situation d'outlaws pour leur offrir des salaires dérisoires: la paye moyenne d'un ouvrier, à Lodz, ne dépasse pas 60 kopecks, 1 fr. 60 environ. La moyenne s'établit fatalement d'après le tarif que les ouvriers israélites étaient obligés de subir. Croupissant dans une misère noire, inquiétés, d'autre part, à cause de leur religion, par l'autorité, les juifs de Lodz s'efforcèrent de quitter cet enfer. Le «sionisme» en fournit à nombre d'entre eux le moyen. Ils émigrèrent en masse en Amérique. Le socialisme s'en mêla, remua les ouvriers non israélites et aussi maltraités, au point de vue du gain, que les juifs. La population ouvrière de Lodz tout entière fermenta: on sait quel a été, ces jours derniers, le résultat de ce lamentable état de choses.
Une première bagarre eut lieu, le 18, entre ces miséreux et la police. Il y eut de nombreuses victimes. Une question confessionnelle s'étant élevée au sujet des funérailles, les socialistes s'unirent résolument aux juifs. Le 20, 70.000 manifestants se heurtaient à la police. On éleva des barricades. Il y eut, dans les rues, de véritables batailles rangées. La police et la troupe furent sans pitié. Pendant plusieurs jours, ce furent d'indescriptibles boucheries.
Et voilà comme Lodz est devenue tout à coup tristement célèbre.
Nous avons eu la bonne fortune de découvrir, à Paris, un peintre qui nous apporte sur la vie populaire dans cette malheureuse ville, des documents d'un haut intérêt et d'un réalisme très sincère. C'est M. Léopold Pilichowski, un exposant fidèle de nos Salons. Fils d'un humble cultivateur des environs de Lodz, M. Pilichowski a connu, au début de la vie, toutes les misères des pauvres, et c'est à force d'énergie et de persévérance qu'il parvint à poursuivre ses études artistiques, à Munich, puis à Paris. Maître de son art, il a consacré le meilleur de son talent à représenter les scènes de la vie juive à Lodz et dans la région, son pays natal. Ses modèles favoris ont été ses coreligionnaires infortunés, et l'on peut penser qu'il a mis à les peindre le meilleur de lui-même. Nous connaissons admirablement, par lui, les types de ces pauvres diables que, depuis une huitaine, on fusille en masse dans les rues de la grande ville polonaise.
Halte sur la route de l'exil.
Une ruelle à Lodz