Maison neuve, 5, rue Dante (Ve arrondissement).--Rue nouvelle de 16 mètres de large, en vue du boulevard Saint-Germain, à proximité de la Sorbonne, la Faculté de Droit, l'École de Médecine, le Sénat...
5, rue Dante: le vestibule.
Sa future chambre à coucher.
Son futur salon. Où
M. LOUBET RECEVRA SES
AMIS

5, rue Dante: maison dont M. Emile Loubet vient de louer le 1er étage. A louer: Grands appartements (hauteur de plafond: 3m,40) comprenant: Antichambre-galerie, grand et petit salon, 4 à 5 chambres à coucher à volonté, etc. Confort moderne... Ainsi s'exprime l'alléchant prospectus qu'il est loisible à tout un chacun de cueillir, en passant, chez le concierge dudit n° 5. Le document est parfaitement véridique: une des plus récemment percées à travers cet îlot du vieux Paris de la rive gauche, la rue offre un curieux contraste avec les vestiges moyenâgeux de ses voisines immédiates. Quant à la maison, elle est on ne peut plus neuve, en effet, comme l'atteste le millésime 1905, gravé sur la façade; son architecture extérieure a bien la physionomie typique du «bel immeuble de rapport» moderne. Pénètre-t-on à l'intérieur, on constate, dès le vestibule, qu'il a fort bon air et, en poussant plus avant la visite, que les principaux appartements sont vastes et confortables.
Sa future salle à manger. Or, un de ces appartements, celui du premier étage (cinq mille cinq cents francs de loyer), aura l'insigne fortune d'abriter un locataire de marque, qui l'a retenu tout de suite, quoiqu'il ne doive l'occuper que dans sept mois. Ce locataire, éminent entre tous, n'est autre que M. Emile Loubet, président de la République française, dont le septennat expire le 18 février 1906. Son intention, maintes fois exprimée, de ne pas solliciter le renouvellement de son bail présidentiel, M. Loubet vient de l'affirmer en signant un bail en bonne et due forme avec le propriétaire du n° 5 de la rue Dante.

C'est donc là que, l'an prochain, aussitôt libéré de la charge du pouvoir, il s'installera, en compagnie de Mme Loubet et de ses deux fils, heureux de se retrouver au milieu de ce quartier latin qu'il habita longtemps, non loin de ce palais du Luxembourg qu'il quitta pour le palais de l'Elysée. Cette résidence du chef de l'État, les salons somptueux où il reçut des souverains et donna des fêtes splendides, le parc ombreux où naguère encore une garden-party réunissait une brillante assemblée, s'imposeront certes à son souvenir, mais sans lui laisser de regrets. Au faste, à l'apparat officiels, il préférera certainement l'intimité familiale de son home, relativement modeste; honoré, conscient de la tâche terminée, du devoir accompli, goûtant un repos bien gagné, il y mènera, selon ses goûts simples, la vie bourgeoise d'un «brave homme» dont les grandeurs n'ont pas altéré la sagesse.

MOUVEMENT LITTÉRAIRE

Un livre nouveau de M. Jules Lemaître: En marge des vieux livres [1]

En matière de critique, le formulaire de l'éloge, médiocrement pourvu, est condamné à la banalité par l'inévitable abus des mêmes expressions. Ainsi, le qualificatif «régal littéraire», appliqué à une oeuvre de M. Jules Lemaître, est une sorte d'épithète de nature, on pourrait presque dire un «cliché». Comment l'éviter? Comment trouver mieux? Le plus sage est, je crois, de n'y point prétendre et de recommander tout uniment aux gourmets ce nouveau régal d'une essence rare.

[Note 1: ][(retour) ] Soc. Française d'Imprimerie et de Librairie, 3 fr. 50.

J'ignore ce que l'élève Jules Lemaître griffonnait en marge de ses cahiers et de ses livres d'écolier: probablement, comme les camarades, des bonshommes, la charge du pion ou du professeur, des épigrammes plus ou moins classiques, où peut-être se révélait déjà la précoce virtuosité de sa plume; ce qu'il importe davantage de savoir, c'est ce que l'académicien d'aujourd'hui a écrit «en marge des vieux livres».

Ceci, vous entendez bien, est manière de parler, et il ne faut pas prendre les mots au pied de la lettre. Les vieux livres dont il s'agit sont: l'Odyssée, l'Iliade, l'Énéide, les Evangiles, la Légende dorée, vénérables monuments sur lesquels M. Jules Lemaître était incapable de porter une main sacrilège. Mais il les a beaucoup fréquentés, il les connaît à fond, et ils lui ont suggéré les sujets d'une série de contes philosophiques, tout ensemble concis, substantiels et savoureux. La Sirène, le Mariage de Télémaque, Thersite, le Premier Mouvement, Anna Soror, les Idées de Liette, le Salut des bêtes, le Voyage du petit Hozaël, la Onze-millième vierge--pour ne citer que la moitié du volume--autant de pages absolument exquises.

Le conteur subtil et disert en a emprunté la matière première à ses lectures favorites, elles lui ont fourni le canevas sur quoi il a dessiné de délicates broderies. Il s'est inspiré directement de ses auteurs; mais il s'est bien gardé de les trahir, de les travestir, tel un parodiste irrévérencieux. Son procédé, si j'ose employer ce terme, consiste en une sorte d'adaptation fort habile, part où sa touche personnelle, sa fine ironie, se glissent discrètement parmi des pastiches imitant à merveille le caractère et la couleur propres des modèles. A peine va-t-il parfois jusqu'à risquer la note franchement moderne; par exemple, au dénouement de l'aventure de sainte Cordula, la onze-millième vierge, récit tout imprégné d'un poétique parfum de légende, il conclura: «Certes, elle l'avait bien gagné, cette patronne ingénue des ratés, des malchanceux, des retardataires, de tous ceux qui «manquent le train».

Ce sont là, en somme, fantaisies de lettré, que seul peut se permettre sans témérité un écrivain de la valeur de M. Jules Lemaître, un esprit sagace nourri du suc de l'antiquité.