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LE CORPS DU MATELOT OMELTCHOUK EXPOSÉ,
LE 28 JUIN, SUR LE NOUVEAU MOLE D'ODESSA
D'après des photographies et un croquis d'une
rigoureuse précision communiqués à notre envoyé spécial.]
On dansait, dit-on, à cette heure-là, sur le Potemkine!...
Pourtant, il allait y avoir la répression, la terrifiante, la nécessaire répression. Elle mit le comble à l'abomination.
Pour se bien rendre compte de ce qui se passa, il faut connaître un peu la topographie des lieux.
Du boulevard Nicolas, belle esplanade qui rappelle le cours d'Ajot, à Brest, on domine tout le port, enserré par une ceinture de pentes rapides ou de murailles à pic et où l'on n'accède que par un bel escalier monumental, partant du pied de la statue du duc de Richelieu --gouverneur de la ville pendant l'émigration et depuis ministre de Louis XVIII--par un ou deux autres escaliers moins importants et par un petit nombre de rues assez raides. Rien n'est donc plus facile à bloquer que cette enceinte, cette sorte de fosse oblongue. On la bloqua. Toutes les issues en furent barrées par des troupes. Et la fusillade commença vers une heure du matin.
Un coffre-fort retrouvé
dans les décombres des
bureaux de la Compagnie
Rossiiskaïa.
Non pas, dit-on, tout de suite sur les fauteurs d'émeute. Au premier commandement, beaucoup de fusils partirent en l'air. Mais les assiégés ripostèrent, et ce fut effroyable. Les soldats, comme on dit, défendirent leur peau. Et avec quelle frénésie! Ce qu'il a pu être tiré de balles est inimaginable. Il est des endroits, aujourd'hui encore, sur les môles et les quais, où on les ramasse à poignées. Quiconque tentait de fuir était reçu par des feux de salve.
Les cosaques, les farouches cosaques, furent à leur tour de la partie. Et on les avait munis de mitrailleuses qui crachaient la mort sans discontinuer avec un bruit de rouet. De temps à autre, des charges, à bride abattue, avec les terribles nagaïkas cinglant à la volée, repoussaient les fuyards vers le brasier ardent ou poursuivaient ceux qui semblaient sur le point de s'échapper. Ce fut atroce.