Ceux qui, de loin, ont pu entr'apercevoir ces scènes dantesques, frémissent encore en vous les racontant et il est tels détails que la plume se refuserait à écrire.

Cela égala en horreur les massacres les plus tristement fameux. Et qui saura jamais combien de personnes périrent cette nuit-là! La flamme dut supprimer bien des cadavres.

Quant aux gens du Potemkine, ils ne firent rien pour essayer de défendre leurs amis. Que pouvaient-ils? Ils gardaient leur poudre pour le lendemain--et encore, il faut bien leur rendre cette justice, ne la gaspillèrent-ils pas.

Ici, on ne sait pas exactement ce qui s'est passé ce second jour.

Quand l'équipage rebelle eut obtenu l'autorisation de donner à Omeltchouk une autre sépulture que celle des marins--escomptant peut-être quelque mouvement--un groupe de matelots descendit à terre pour conduire le camarade à sa dernière demeure. Mais il fut bien spécifié que, si on les inquiétait, si on portait la main sur un seul d'entre eux, si, enfin, ils n'étaient pas de retour à bord à une certaine heure, le navire bombarderait la ville.

Les funérailles se déroulèrent sans incident. Toutefois, elles se prolongèrent, et les marins demeurés sur le navire s'impatientèrent. Ils le firent connaître vers 7 heures 1/2, par un premier coup de canon tiré à blanc, puis par un second. Et, comme on ne leur répondait par aucun signal, ils lancèrent deux obus, l'un dirigé sur le Sobor, sur la cathédrale aux toits d'azur violent, l'autre sur le dépôt des poudres, au faubourg Bougaïefka. Tous deux, assez bien pointés, cependant, manquèrent le but précis. Le premier démolit, à 100 mètres du Sobor, la corniche d'une maison de la rue Niejinskaïa et vint s'abîmer sur le pavé devant la maison du consul général d'Italie; l'autre traversa de part en part, sans éclater, le dernier étage d'un immeuble de Bougaïefka. C'étaient vraisemblablement, à en juger par le peu d'importance des dégâts qu'ils ont fait, deux obus d'exercice peu chargés.

Bien vite, on envoya du port au cuirassé le signal que les matelots rentraient à bord.

La nuit qui suivit fut plus impressionnante presque que celle de la veille. Ce fut la «nuit noire».

Sur cette ville sans lumière, car le gouverneur avait fait couper les fils électriques, une terreur indicible plana.

Tandis que la plupart des habitants demeuraient tapis chez eux, improvisaient des dortoirs dans les caves, n'osaient faire un pas dehors, dans l'obscurité, tremblaient au moindre bruit, d'autres, éperdus, fuyaient vers la gare. Quelles scènes il y aurait à décrire, shakespeariennes et où le burlesque se heurtait à chaque instant au tragique! Des malins achetaient par lots des billets aux guichets, prenant tout, sans s'occuper de la destination, moins du prix. D'aucuns réalisèrent, cette nuit-là et le lendemain, de superbes bénéfices. On cite un quidam, habitué des sleeping-cars les plus capitonnés, qui donna 1.000 roubles d'un simple billet de seconde classe qui n'en avait pas coûté cinq! De ces affolés soudoyèrent à prix d'or les employés de la gare et des trains pour pouvoir monter sans billet dans le convoi en partance, s'arrêtèrent à une ou deux stations... et rentrèrent le lendemain à Odessa par le premier train. En deux jours, 30.000 personnes quittèrent ainsi la ville!