On commence à peine à se remettre de cette alerte, et qui sait quelles inquiétudes hantent encore, la nuit venue, ce bourgeois qui s'en va, à pas comptés, à ses affaires, ce commerçant qui rêvasse au seuil de sa boutique?

Tant que le diable de «Potemkine» ne sera pas arrêté, capturé, mouillé à son coffre, à Sébastopol, on tremblera encore.

Cependant, les troupes de renfort ont été retirées d'ici ou à peu près. Le campement établi près du Sobor se dépeuple de jour en jour. On déblaye le port; des trains entiers de décombres partent d'heure en heure. Une armée de pauvres diables cherchent leur vie au milieu de ces détritus sans forme, où se mêlent les matières les plus diverses.

Tout naturellement ma première préoccupation professionnelle fut d'aller un peu voir de ce côté. Vous pensez si l'on chercha à m'en dissuader. A s'aventurer seulement avec un kodak en bandoulière, on risquait sa tête!... Pure exagération de Méridionaux.

Nanti d'une autorisation que me délivra le capitaine Viasmitinof, aide de camp du nouveau gouverneur, le général Karangosof (tous deux d'une parfaite urbanité), j'ai pu parcourir tout à loisir les décombres amoncelés, les bâtiments ruinés.

Au premier plan, dès qu'on arrive sur le port par l'escalier monumental, il faut traverser les ruines du viaduc qui portait la ligne ferrée. Les ruines!... Cela se réduit sur cinq cents mètres, à des piles de maçonnerie espacées d'où retombent les rails affaissés comme des rubans, car toute la construction en bois a disparu. La petite gare est encore debout et dresse assez crânement, à ciel ouvert, ses murs calcinés. Mais, au loin, de longues rames de wagons brûlés et dont demeurent seulement les bâtis de métal encombrent la voie inférieure sur le quai. De la maison qui abritait les bureaux de la direction du port, il ne reste que les murailles.

Tout près, en face, c'est le nouveau môle, séparant le port au Charbon du Nouveau Port. La partie centrale, sur toute la longueur, en était occupée par des hangars appartenant soit à la Compagnie Rossia (ou Rossiiskaïa), soit à la Compagnie Koshkim. Mais gondolés, éventrés par places, leurs cloisons et leurs toitures de tôle tordues, boursoufflées, ils sont à démolir en entier et, dès qu'on aura noyé les décombres qui fument encore, on va s'y employer.

A gauche du môle, deux navires consumés étalent leurs coques écaillées, rouillées déjà, souillées de longues coulées de coaltar ou de pourriture, tous leurs ponts détruits, leurs fines et jolies membrures toutes déformées: à quai, le Piotr (le Pierre) de la Compagnie Rossia, dont le pavillon flotte encore, souillé de fumée, mais épargné par la flamme; à côté, l'étrave à terre, l'Iekaterina (la Catherine), et, près d'elle, sabordé sans doute et coulé, le Serguief. Vous pouvez aller de bassin en bassin, ce sera tout le long la même désolation, les mêmes ruines et vous venez d'avoir un résumé du spectacle qui va se renouveler sur un kilomètre et demi peut-être de longueur: toitures écroulées, murs de briques chancelants, coques vides, rouges et lépreuses d'avoir été léchées par la flamme. Et puis des tas informes de débris, goudrons fondus, caisses brûlées, cafés à demi calcinés, sucres gluants, noirs, dégageant d'acres odeurs, amas d'où montent de nauséabondes vapeurs. Et, de-ci de-là, des amoncellements invraisemblables de bouteilles vides, le goulot rompu, parfois à demi fondues et agglutinées en paquets, bouteilles de vins fins, de Champagne, de vodki surtout. Parfois, quelque coffre-fort, la porte arrachée, sur les parois duquel on voit les traces des cartouches qui le firent sauter. Puis encore, de petits fragments qui scintillent au soleil et qui sont les robes de nickel des balles qu'on écrase.

Tout à l'extrémité du nouveau môle, au bout de l'interminable enfilade des hangars en ruines, voici la place où l'idée de l'émeute, sans doute, a germé dans bien des cerveaux; la place où, tout un jour, sans entraves, ont retenti les déclamations les plus révolutionnaires, les excitations les plus criminelles: c'est là où fut exposé le corps d'Omeltchouk.

Vers huit heures, une chaloupe du Potemkine l'amena, beau grand cadavre d'homme robuste et jeune, que la mort déjà commençait d'altérer.