Il était en tenue de service, en gris, comme disent les marins de chez nous, avec sa chemise à col bleu entre-bâillée sur sa gorge musclée. On fit à terre un lit de paille et l'on y déposa le corps, étendu sur des planches ramassées aux environs. Devant la foule des débardeurs, des flâneurs, qui commençait à s'assembler, ou procéda à toute une funèbre toilette. On joignit ses deux mains sur sa poitrine et, entre ses doigts, on plaça un cierge qu'une âme pieuse était allée chercher. On étendit sur ses pieds, comme un suaire, le drapeau blanc écartelé de la croix bleue de Saint-André, le pavillon de la marine impériale russe et, au-dessus des mains, on posa un écriteau tout préparé qui relatait le drame du bord et apprenait au peuple comment Omeltchouk était mort pour ses camarades, en allant porter à l'état-major leurs doléances.

Quelque temps il demeura là en plein soleil, deux marins en armes montant la garde à son chevet, entouré d'une foule sans cesse grossissante, sans cesse renouvelée, où des femmes s'agenouillaient, où des popes priaient, des hommes invectivaient, foule impressionnable, vibrante, à laquelle on distribuait des imprimés de propagande et que, de temps en temps, haranguaient des orateurs enflammés. Auprès du pauvre mort, on avait mis une caisse ramassée sur les quais, une caisse énorme dans laquelle les kopecks pleuvaient, pour la famille d'Omeltchouk, pour les frais de ses funérailles.

A un moment donné, quelqu'un eut pitié de ce pauvre mort étendu, que caressait l'ardent soleil de juin et l'on dressa, avec trois espars et une bâche, une sorte de petite tente pour le protéger contre l'ardeur du jour.

Le soir, l'orgie ici battait son plein. Et c'est à cet endroit que j'ai vu le plus de balles.

Tout cela va s'éloignant et les détails s'en perdent déjà dans les mémoires. N'était ce terrible Potemkine, dont le nom sans cesse nous retentit aux oreilles, on aurait à peu près repris sa vie normale.

J'incline à croire, pourtant, que les âmes trempées commencent à n'y plus penser--surtout le soir, aux approches de minuit, alors que les divettes des beuglants expédient leur dernier morceau dans le cliquetis

Emplacement où fut exposé
le corps d'Omeltchouk.

--Phot. prise après
la fin des émeutes.
des assiettes et des couverts, en reniflant les apprêts du souper--car les cafés-concerts ont rouvert leurs portes. Dans leurs jardins abrités de grands arbres, l'eau verte du Léthé doit sourdre quelque part. Sous les ombrages de l'un d'eux, l'autre nuit, une société de ces brillants guerriers qui assurent l'état de siège était même tellement bruyante que l'officier de police dut intervenir aimablement, mais fermement. Nulle inquiétude, je vous assure, ne planait sur eux ni sur nous.

Quand nous sortîmes, un joli ciel de cuivre pâle s'éveillait sur la ville. La mer luisait comme un beau satin sombre. Et nous demeurâmes longtemps à admirer l'accord harmonieux de ce ciel rosé, caressant de reflets cette mer violette, en écoutant caqueter une caille matineuse déjà éveillée dans les arbres du Boulevard. A nos pieds stridulaient les grillons qui pullulent et qui, du soir à l'aube, se chantent à eux-mêmes leur grêle et monotone chanson. Un souffle de bucolique était épars dans l'air frais et il faisait, en vérité, fort bon vivre sous la loi martiale.
Gustave Babin.

Le 8 juillet, le cuirassé révolté faisait sa soumission à Constantza. Aussitôt informé, notre collaborateur s'embarquait four le fort roumain. C'est de Constantza que sera daté son prochain envoi qui, sans doute, nous révélera enfin la véritable aventure du Kniaz-Potemkine-Tauritchesski.