Je ne tremblerai plus quand on nous menacera de l'état de siège. Je n'aurai plus nulle angoisse en abordant les remparts d'une ville momentanément humiliée sous ce régime d'exception. A Odessa, du moins, il est mieux que supportable. Incarné sous les traits du général Karangosof, il apparaît, même, aimable. Je sais bien qu'il y a quelques jours seulement--quelques nuits surtout--ce fut autrement terrifiant. Pour le moment, c'est charmant.
| Brèche d'entrée dans la façade | Brèche de sortie dans la muraille postérieure. |
Maison du faubourg Bougaïefka, à Odessa, traversée par le
second obus du "Kniaz-Potemkine", le 29 juin.
Le Kniaz-Potemkine mouillé près
du phare.
Et d'abord, à la frontière, je n'ai point reconnu notre Sainte Russie. La douane comme la gendarmerie de Voloschik furent, pour notre train, la courtoisie même. Un blond et charmant lieutenant faisait là fonctions de censeur littéraire. Comme un fait exprès, il y avait dans ce convoi deux ou trois étudiants et autant, je crois, d'hommes de lettres, avec des malles bourrées de bouquins. On les apportait par piles sur une table et, d'un index point du tout nerveux, le lieutenant les feuilletait, y laissait tomber un oeil calme jusqu'à l'indifférence et les rejetait les uns sur les autres avec un très visible et élégant dédain pour la parole imprimée. Et, si je n'avais rencontré au buffet. éplorée, devant son café, une pauvre cigale montmartroise qui, exilée dans un café-concert d'Odessa, avait pris la fuite aux premières balles, par le premier train, en oubliant son passe-port, et qu'on retenait là jusqu'à ce que cette pièce administrative arrivât, en vérité, j'aurais cru entrer tout bonnement en Allemagne.
Oui, mais il y avait, à 513 verstes de là, Odessa fumant, Odessa oppressée par l'état de siège et sous la menace des canons du Prince-Potemkine-Taurique. On en éprouvait déjà comme un vague serrement de coeur.
Le Georgi-Pobiedonostzef ensablé dans
le port, après sa soumission.