A la dernière station, les soldats sont campés sous des tentes blanches, très basses; les uns jouent, d'autres font la lessive. Plus près, aux larges portes des usines, d'autres soldats veillent, en tenue d'été, vestes et casquettes blanches, l'arme au poing, contre l'intrusion possible d'émeutiers et de grévistes. Et l'émotion se corse un peu.
Cependant, voici Odessa, une belle et spacieuse gare, toute neuve, toute blanche, des rues interminables, coupées et recoupées en équerre, et dont les lointaines extrémités se noient, confuses, dans la blonde vapeur d'un jour d'été timide.
Les gens vont, viennent, point pressés; des femmes élégantes passent, balançant de claires ombrelles; les izvostchik filent rapides sur le pavé qui réverbère une température de fonderie en pleine chauffe. Nulle apparence de trouble et de préoccupation. Mais il faudrait causer avec
Le général Karangosof, gouverneur d'Odessa.
Phot. A. Gornstein. l'un de ces passants placides pour avoir dans quelles affres ils viennent de vivre. Ce n'est que les jours suivants, après bien des conversations, après, surtout, une excursion à travers les quais ravagés du port, parmi les ruines de l'incendie, les traces évidentes du pillage, de l'orgie sans nom, sur les môles où le pied écrase des balles par milliers, c'est alors seulement que nous aurons la vision confuse, mais effroyable, du drame inouï dont le souvenir hante encore comme un cauchemar les cervelles les moins impressionnables...
Vous devez connaître aussi bien que nous, désormais, toutes les péripéties de la sanglante tragédie. Qui sait? mieux que nous, peut-être, car il demeure encore dans toute cette aventure, pour les gens d'ici, quelque chose de mystérieux.
Aussi, je n'ose entreprendre encore de vous expliquer l'inexplicable: l'apparition de la flotte de la mer Noire devant Odessa pour capturer le Kniaz-Potemkine révolté, la mutinerie du Georgi-Pobiedonostzef, la retraite de l'amiral Krieger, son retour après le départ du Potemkine et la soumission du Pobiedonostzef, etc., etc. De tout cela, on ne sait ici que ce que l'on a aperçu, ou cru apercevoir, des fenêtres ayant vue sur la mer. Chacun interprétant à sa façon, suivant la portée de sa lorgnette et l'excellence de ses yeux, toutes ces manoeuvres, s'est formé sa petite version bien à lui et qui n'a que quelques points de ressemblance avec la version du voisin. Quand on a conversé seulement avec dix personnes et recueilli leurs dix avis autorisés, on est perdu, égaré, ahuri. Mais, à défaut du drame qui s'est déroulé sur la mer et que j'espère bien être à même de vous conter un peu plus tard, vous connaîtrez du moins le drame qui a eu la ville d'Odessa pour théâtre.
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Les troupes sur la place de la Cathédrale. L'escadre de la mer Noire devant Odessa, le 5 juillet. Depuis des semaines, Odessa était troublée par des grèves trop justifiées, paraît-il, au dire même des gens les plus modérés. Pourtant, aucun désordre grave ne s'était manifesté. Le lundi 26 juin, les premières collisions se produisaient entre les ouvriers et la troupe. Le lendemain, l'effervescence s'accroissait encore. Ce fut sur ces entrefaites que, le mercredi, le Kniaz-Potemkine amena et débarqua sur le nouveau môle le corps du matelot Omeltchouk. A la nuit tombante commençait le pillage du port; bientôt après, l'incendie. |
Amas de bouteilles, «têtes blanches» et «têtes rouges», sur les quais du port. Photographie qui passe, à Odessa, pour être celle du Kniaz-Potemkine bombardant la ville, et qui représente, en réalité, un navire du type Georgi-Pobiedonostzef, tirant des salves pendant une visite officielle. |
Au crépuscule, une populace innommable se ruait vers la mer, forçait les entrepôts, enfonçait les bureaux, éventrait les coffres-forts, volait, razziait, de l'alcool d'abord, tout ce qu'elle trouvait d'alcool. Une orgie indescriptible commençait tandis que les pillards pratiques organisaient par la ville, avec le butin ainsi conquis, un fructueux petit commerce. Dans la soirée, on avait, pour 10 kopecks, une bouteille d'excellent madère ou de porto de derrière les fagots. Le vodki coulait partout, il faut avoir vu, sur le port, les amoncellements de ces petites bouteilles claires de la régie des alcools--les «têtes blanches» et les «têtes rouges», comme les appelle le peuple, d'après la couleur de leur cachet--pour s'imaginer ce que purent être ces saturnales.
A la nuit close, lancé du Potemkine, un vrai signal d'exercice, que certains yeux devaient guetter au ciel, jaillit parmi les étoiles. Et, d'un seul coup, comme à un cinquième acte d'opéra, le brasier s'alluma. Au nouveau môle, où avait reposé tout le jour le cadavre d'Omeltchouk, une forte odeur de pétrole flotta dans l'air: les précautions étaient prises d'avance et, entre deux rasades de vodki, les sinistres travailleurs abattus dans l'après-midi sur le port avaient bien employé leur temps. Renouvelant les exploits des «soeurs de France», des femmes allaient, couraient, portant de lourds bidons: Odessa eut, tout comme jadis Paris, des pétroleuses!