Enfin, l'équipage que l'amiral Pisarewsky mit sur le Potemkine y trouva tout en état. Les feux étaient allumés, l'électricité avait illuminé le bord toute la nuit, les servo-moteurs tournaient, tout allait bien. Il n'y avait plus, semblait-il, qu'à donner le traditionnel: «En avant!»

Toutefois, on remarqua que le cuirassé s'était sensiblement enfoncé, à la poupe, depuis son arrivée. Il semblait faire eau. On s'inquiéta.

L'état-major russe fit rechercher la voie d'eau. Une vanne avait été ouverte. Par qui? Précisément, a-t-on avancé, par les matelots qui s'étaient soumis l'après-midi, et qui, emprisonnés, menacés de mort, s'étaient de nouveau révoltés: mais saura-t-on jamais la vérité, toute la vérité sur ces histoires... Où? On ne parvint pas à la découvrir tant qu'on fut à Constantza, et beaucoup d'officiers de marine attendent impatiemment, non sans quelque inquiétude, la nouvelle de l'arrivée du bateau à bon port.

A Constantza: accostage du remorqueur débarquant
l'équipage du Kniaz-Potemkine.

L'amiral avait télégraphié à Bucarest qu'il lèverait l'ancre à six heures, le dimanche. Mais il ne put d'abord mettre ses cabestans en action. Et puis, il y avait cette eau qui arrivait toujours et qu'il fallait épuiser sans relâche. L'amiral renvoya à terre le pilote roumain, voulant à tout prix découvrir la vanne, l'inquiétante vanne ouverte, avant que de lever l'ancre.

Le pilote revenu lundi matin, à sept heures, on n'avait pas encore aveuglé la voie d'eau. Et le mécanicien, nouvellement arrivé sur ce monstre, étudiait sa machine.

Sur les conseils du pilote, on se décida enfin à faire sortir le Potemkine du port par des remorqueurs et à le conduire jusqu'au Tchesmé, afin que celui-ci le prit à la remorque. Ce qui fut fait. Et ce fut dans cet équipage peu brillant que le Kniaz-Potiemkine-Tauritchessky soumis, derechef bénit, fit route vers Sébastopol, le lundi soir, à sept heures.

En somme, s'il fallait conclure, je dirais qu'il n'y a pas eu, dans cette extraordinaire aventure, tout ce qu'on y a vu de compliqué. Cette rébellion ne fut si peu grave, au demeurant, en ses conséquences, que parce qu'elle fut mal préparée--qu'elle ne fut pas préparée, même; qu'elle éclata avant l'heure. C'est une rébellion d'enfants terribles et inintelligents--surtout inintelligents. Je verrais là volontiers un de ces phénomènes dont parle Taine, un de ces cas «d'anarchie spontanée», selon son mot, qui marquèrent le commencement de la Révolution française, en furent le signal, multipliés à l'infini sur le territoire entier--comme en Russie; intéressant comme symptôme, inquiétant comme exemple.

Gustave Babin.