Un pope reçoit, à bord du «Potemkine», le nouveau serment
de fidélité au tsar des cinquante repentants.Voir à la page suivante.
Mais l'intérêt n'était plus là: il était sur le quai où arrivaient, par fournées, les marins russes.
Quel enthousiasme! quel délire! Je me demande si les marins de l'amiral Avellane, aux jours des premières tendresses, furent accueillis, chez nous, comme le furent ici ces innocents pirates. On se les arrachait. Chacun eut «son Russe». Et, comme je l'ai dit, la plupart, originaires de Bessarabie, parlant parfaitement le roumain, on s'entendit aisément.
On les dévalisa d'ailleurs de tout ce qu'ils possédaient de susceptible de constituer un souvenir: boutons d'uniforme, bérets, rubans rayés orange et noir au nom du Kniaz-Potemkine-Tauritchessky. Des gens pratiques ont amassé des stocks qu'ils écoulent. Un ruban de béret valait, au cours du jour,15 francs, hier!
Les plus endiablés, songeant aux bals masqués futurs, voulurent acquérir une tenue complète et habillèrent de neuf, au magasin voisin, quelques matelots. Le «marin russe» sera beaucoup porté, la saison prochaine, en Roumanie. Et, quant aux «beuveries», je vous laisse à penser ce qu'elles furent, non pas du côté des hospitaliers Roumains, race essentiellement sobre, mais de la part de leurs hôtes, un peu rationnés les jours précédents.
Les 750 hommes furent reçus comme des hommes libres et laissés à même de partir là où bon leur semblerait et comme ils le voudraient. La plupart demandèrent à être employés aux travaux des champs; très sagement, les autorités les répartirent par groupes de 50 à 100 dans diverses villes d'où l'on aurait la facilité de les diriger vers les propriétés, pour la moisson.
A Constantza: les révoltés du Kniaz-Potemkine emportant
leur paquetage.--Phot. Besançon.
Le gouvernement du roi Charles, qui venait de rendre au gouvernement du tsar un service incontestable et qui n'est peut-être pas sûr, à l'heure qu'il est, de pouvoir jusqu'au bout s'en féliciter--car, enfin, la mise en liberté des rebelles peut donner lieu à quelques observations assez justes--le gouvernement du roi Charles avait annoncé télégraphiquement à Saint-Pétersbourg la grande nouvelle. Dans l'après-midi même du dimanche, une escadrille russe, composée des croiseurs Tchesmé, battant pavillon de l'amiral Pisarewsky, du Sinope et de quelques torpilleurs, venait chercher le Potemkine qu'elle poursuivait depuis plusieurs jours et qu'elle trouvait enfin désarmé. On laisse entendre qu'elle mit, à l'accomplissement de sa mission, peu de formes. Elle reprit son bien, son dû, sans se confondre trop en remerciements. A deux heures après midi, la cérémonie était terminée.
Quelques marins du Potemkine, à la vue du pavillon de Saint-André flottant de nouveau sur «leur» bateau, sentirent leur coeur se fondre de repentir; une cinquantaine retournèrent à bord, où un pope reçut leur nouveau serment de fidélité au tsar. Après quoi, on les mit à fond de cale--ainsi d'ailleurs que les officiers et sous-officiers eux-mêmes, gardés de force par les insurgés sur le navire pour le conduire. D'aucuns assurent qu'on procéda à quelques exécutions sommaires. Mais c'est mal connaître les Russes que de les croire capables d'un pareil manquement aux règles de la courtoisie internationale.