Matelots du «Potemkine» et officiers
roumains à Constantza.
«La vie sur le Potemkine fut une vie d'enfer», me disait Pogarneatzà.
Dès le soir du premier jour, on n'avait plus de pain. Ce fut la première chose qu'on demanda à Constantza. On vécut de biscuits, de conserves. On souffrit presque de faim, parfois.
Dans cette énorme ville flottante, dans ce monstrueux engin, la plupart, sans doute, des hommes ignoraient ce qui se passait, ce qu'on faisait, où l'on allait.
Ils s'abandonnaient, résignés.
Et c'étaient des querelles sans fin, entre une poignée d'énergumènes et l'immense majorité de l'équipage, repentant, inquiet des suites de cette équipée, anxieux de l'avenir; des rixes, des scènes atroces auxquelles mettait fin, son revolver toujours braqué, le frénétique Matuschenko.
L'aventure de Théodosie acheva de dégriser les plus endurcis des rebelles. On put se procurer, dans ce port, des vivres le jour où l'on y arriva; mais, quand, le lendemain, on revint pour prendre le charbon promis, qui était devenu indispensable, les cosaques du quai accueillirent la chaloupe à coups de fusil, tuèrent sept hommes, dont Ivanof, et en blessèrent trois, actuellement soignés à Constantza.
Ce fut à bout de ressources, les soutes surtout complètement vides, qu'on aborda à Constantza, malgré Matuschenko, malgré Cyrille, qui voulaient faire sauter le navire.
On y arriva le samedi 8, vers une heure du matin. Au jour, on entamait des pourparlers pour la reddition du navire au gouvernement roumain. A trois heures, le pavillon rouge était amené et le pavillon roumain, bleu, jaune et rouge, le remplaçait à la pomme du mât, tandis que les rebelles débarquaient, un équipage roumain prenait possession du cuirassé, dont le commandement était confié au capitaine de vaisseau Torgulesco, avec le capitaine Ciudin comme second.