Chose inouïe, invraisemblable, le vrai maître du bord, le maître absolu et, selon la formule usuelle, le «maître après Dieu» du cuirassé, ce fut Matuschenko. Cyrille et Ivanof, qui siégeaient au «comité exécutif», ne purent jamais dompter ce fauve.

Il dominait par la terreur. Il allait et venait par les coursives sur le pont, dans les batteries; toujours furieux, frénétique, le revolver au poing, sans cesse menaçant. Tous tremblaient à le voir apparaître.

Matuschenko.
Photographie prise au débarquement à
Constantza.

Plus d'un dut regretter le tendre second, Ghelerovski, l'homme au fusil!

Seul de tout ce troupeau, Matuschenko avait une volonté. Elle se heurta cependant, se brisa contre l'inertie des sept cent cinquante pauvres diables, pas méchants, prisonniers avec lui sur ce navire en désarroi.

Quand, à Odessa, le Potemkine--auquel bientôt se joignit le Georges--se trouva en présence de l'escadre de l'amiral Krieger, les révoltés se défendirent de tirer contre leurs camarades, attendant les premiers obus, sans se douter que, de leur côté, les frères encore soumis, mais à peine, refusaient également de les attaquer.

Pareillement, on ne voulut jamais consentir à suivre l'idée de Matuschenko, qui était de débarquer de force en Russie. Seul, devant lui, chacun de ces hommes frissonnait dans l'attente d'une balle; réunis pour une décision à prendre, ils résistaient de toutes leurs forces à ses lubies de dément.

Depuis le début, un torpilleur, le 267, s'était attaché à la fortune du Potemkine. A moitié de bon coeur, seulement. On avait pris son commandant à bord, et on le débarqua à Odessa avec les huit officiers du Potemkine qu'on avait épargnés et dont on n'avait pas besoin pour la conduite du navire. En même temps, on plaçait sur le petit bateau cinq des plus «purs» du Potemkine, pour mater, au besoin, son équipage. Le 267 suivit donc sous la menace des canons du cuirassé. Vous avez appris avec quel empressement il rebroussa chemin vers Sébastopol dès qu'il fut libre de le faire, le Potemkine une fois amarré dans le port de Constantza!