La «nuit rouge» d'Odessa dut être douce à l'âme de cette dangereuse bête qu'était Matuschenko. Elle lui apporta, en outre, un réconfort moral, une aide que, peut-être, il n'avait pas prévue.
Dans la soirée, à la lueur fauve de l'incendie, une barque amena vers le Potemkine deux jeunes gens, deux étudiants, qui pouvaient bien fuir les flammes, et qui aussi venaient--qui sait?--de propos délibéré rejoindre les révoltés pour les diriger et s'en servir. L'un se serait appelé Ivanof; on ne connaissait l'autre que sous son prénom: Cyrille. Ce furent les deux seuls civils qu'il y eut jamais à bord.
Les marins du Potemkine supposèrent que Matuschenko avait pu s'aboucher avec les révolutionnaires d'Odessa dans la journée. Mais, dans ce cas, ne seraient-ils venus plus nombreux, apportant une organisation préparée, un plan? Ce qui frappe, dans tout cela, c'est au contraire le désarroi, le décousu de l'action. La rébellion du Potemkine est un fait. L'incendie, les troubles d'Odessa, d'autres faits, survenus à la faveur du premier, mais fortuitement, comme avait éclaté la sédition des marins. Ceci fut peut-être le signal de cela, mais les deux actions n'avaient pas été combinées.
Pogarneatzà me l'a répété à plusieurs reprises: on préparait lentement une révolte de toute l'escadre de la mer Noire. Des comités mystérieux fonctionnaient sur chaque bateau et devaient se concerter sur le moment, l'heure. La mort de Vakoulemtchouk brusqua le mouvement pour un des navires. On sait que les autres ne suivirent pas, ou suivirent mal, comme le Georges. On n'était pas prêt.
Cyrille et Ivanof apportèrent aux révoltés un concours un peu intelligent qui leur faisait grandement défaut. A peine arrivés à bord, ils se répandirent en discours véhéments, suppliant les matelots de prêter leur concours à la ville contre le despotisme, contre le tsarisme. Ils ne furent pas entendus, et les canons du Potemkine demeurèrent muets cette nuit-là. On se borna à fouiller le port avec les projecteurs électriques, à suivre les progrès de l'incendie, à faciliter, ainsi, la besogne des pétroleurs.
Le lendemain, on s'organisa pour naviguer.
Comme commandant, on élut l'enseigne Alexeief, qui était doux et bon et avait les sympathies unanimes du bord; je ne dis pas qu'il les rendît, surtout à ce moment où on le chargeait, à son corps défendant, de cette lourde responsabilité. Le second fut un maître, Mourzach. Deux officiers mécaniciens dirigèrent le service de l'énorme machinerie. L'un, Kovalescenko, était, d'ailleurs, de tout coeur avec les révoltés.
L'enseigne de vaisseau Alexeief et les
autres officiers du «Potemkine» que les
mutins épargnèrent mais obligèrent à
diriger le cuirassé.--Photographie prise
après leur débarquement à Constantza.
Enfin, un comité de vingt membres fut constitué et investi de l'autorité suprême: on fut comme en république, une république où fonctionnait le referendum, où l'on consultait parfois le corps électoral, sans suivre, d'ailleurs, ses avis, quand ils déplaisaient. A preuve que, dès le premier séjour du Potemkine dans les eaux de Constantza, cinq cents des matelots étaient d'avis de se rendre, de débarquer, d'arrêter net l'odyssée. Et vous savez le reste!