Un officier, qui s'était jeté à la mer pour échapper à la fusillade, fut tué par un feu de salve.
Le massacre s'arrêta à ces sept victimes. On avait supprimé tous ceux qu'on haïssait, de qui on avait eu à se plaindre. On jeta les cadavres à la mer, sans une bénédiction. Les autres officiers demeuraient comme otages. On allait en rendre neuf à Odessa, ne gardant à bord, de vive force, que ceux qui étaient nécessaires à la marche du navire.
On ne songea même pas à faire disparaître les traces du drame, à réparer, fût-ce sommairement, les dégâts, le désordre, qui demeuraient. «Quand le Potemkine fut rendu à la Roumanie, me disait le capitaine Gavrilesco, on retrouva toutes les cabines des malheureux officiers dans un état lamentable, glaces brisées, meubles éventrés ou démolis à demi.» On ramassa même, quelque part, un débris sanglant, un doigt tranché d'un coup de sabre à une main qui suppliait peut-être.
Et le règne de Matuschenko commença. Il fut peu brillant.
Tous ceux qui, à Constantza, ont approché Matuschenko demeurent comme hantés du souvenir de cette inquiétante figure de brute, aux pommettes saillantes de Kalmouk, aux yeux haineux, au front obscur, stupide, fourmillant d'idées féroces.
Devant Odessa, aucun des révoltés ne voulait consentir à tirer sur la ville. Cette crainte de nuire à des innocents, de causer des morts inutiles, on la verra de nouveau se manifester devant Théodosie, bien que, là, on eût été attaqués, qu'on ait eu des blessés et des morts.
Les deux coups de canon tirés à blanc sur Odessa leur semblaient suffisants pour affoler les autorités de la ville et assurer la liberté à ceux de leurs camarades envoyés aux obsèques de Vakoulemtchouk. Matuschenko s'entêtait, imbécile, farouche, à vouloir faire charger les pièces à obus.
--Mais à quoi bon? lui demandait-on.
--Pour étrenner les canons!
Quant à l'un de ses principaux adjudants, Nikishkine, c'était un halluciné qui croyait voir de temps à autre le Christ lui apparaître!