Les côtes sont extraordinairement poissonneuses, en particulier dans la partie sud-ouest. Rien que dans l'année 1903, les revenus des pêcheries ont dépassé 150.000 roubles. Or, on sait que le poisson constitue, avec le riz, la base de l'alimentation du paysan au Japon; les côtes japonaises ne donnant que des ressources insuffisantes, on a dû avoir recours aux pêcheries de Sakhaline. La suppression du droit de pêche, depuis le début des hostilités, a donc entraîné pour les Japonais une gêne à laquelle ils n'ont pu remédier qu'en allant pêcher, sur les côtes de Formose et d'Indo-Chine, un poisson de qualité inférieure.

Le Japon, l'île Sakhaline et la côte
orientale de la Chine et de la Sibérie.

Au point de vue stratégique, cette île a, pour les Japonais, une valeur au moins aussi grande que sur le terrain économique. En effet, la mer du Japon est une véritable mer fermée, ouverte seulement par quatre portes: les détroits de Corée, de Tsougarou, de la Pérouse et de Tartarie. Les deux premiers sont, dès maintenant, aux mains des Japonais, la conquête de Sakhaline leur assurera les deux autres. Il s'ensuit que, même si la guerre actuelle ne met pas le Japon en possession de Vladivostok, la valeur de ce grand port russe, bloqué à perpétuité, sera bien diminuée. Il en est, d'ailleurs, de même de Nicolaïewsk, le port de l'embouchure de l'Amour, où l'on signale même un débarquement de troupes japonaises.

L'histoire de Sakhaline n'est qu'une suite d'efforts concurrents des Japonais et des Russes. En 1613, ce sont les premiers qui l'explorent; en 1648, c'est le tour des Russes; à partir de ce moment, les explorateurs des deux pays se succèdent; c'est en 1805 seulement que le Russe Krusenstern planta le drapeau russe à Alexandrowsk. En 1853, les Russes, après avoir progressé peu à peu, parvenaient au sud de l'île; ils pouvaient donc, à la convention internationale de 1867, se faire attribuer Sakhaline.

Groupe de forçats russes de Sakhaline.

Toutefois les Japonais, ne reconnaissant pas cette convention, continuèrent à considérer la main-mise de leurs concurrents sur la grande île comme une usurpation. Ce n'est qu'en 1875 qu'ils renoncèrent à leurs prétentions, moyennant la cession des îles Kouriles, chapelet de petites îles sans valeur, qui s'étend d'Yéso vers le Kamtchatka. Ils avaient fait là, déclarait ces derniers temps la presse nippone, un «marché de dupes» qu'il importait de réviser.

Ce voeu, depuis quelques jours, est entré en voie d'exécution. On ne connaît pas la force du corps de débarquement que les Japonais ont jeté, le 7 juillet, dans le sud de l'île et qui s'est saisi sans grande difficulté de Korsakowsk et de tous les points importants de la région, mais il est certain qu'il comprend au moins 20.000 hommes. Déjà on parle de la prise d'Alexandrowsk.

Pour s'opposer à cette invasion, que possèdent les Russes? Une unique division d'une douzaine de mille hommes comprenant une forte proportion de volontaires recrutés parmi les forçats, avec promesse de libération après la guerre. Le général Liapounov qui la commande a dû la disperser dans l'incertitude où il était du point où pourraient débarquer les Japonais, et il est douteux que ceux-ci lui laissent maintenant le temps de la réunir.