Je le regarde descendre de voiture, souriant, serrer des mains, distribuer de bonnes paroles auxquelles répondent d'autres sourires. Et je pense à la chose exquise, ineffablement douce, que doit être un mois de repos à la campagne, quand on a été pendant onze mois «monsieur Loubet»!

Le hasard et ma curiosité m'ont souvent mise, depuis quelque temps, sur le chemin de M. Loubet. Je l'ai vu recevoir des rois, présider des revues, inaugurer des salons de peinture, assister à des fêtes de gymnastique, suivre des courses de chevaux à Longchamp, et des concours d'animaux gras au Champ de Mars, et des concours culinaires aux Tuileries; je l'ai rencontré dans des expositions de fleurs, dans des expositions de chiens, dans des expositions de tout; et je pensais souvent: «S'amuse-t-il?» Or, s'il s'ennuyait, c'était merveille de voir combien sincèrement, en quelque lieu que ce fût, il avait l'air de s'amuser, d'être pris par l'intérêt, grave ou léger, des choses qu'on lui montrait. Je l'observais à distance. Il parlait. Et, qu'il s'agît de peinture, d'élevage, d'horticulture, d'art militaire, de politique, d'hippisme, de médecine, de gymnastique ou de charité, j'étais frappée de voir combien ceux qui l'écoutaient goûtaient son éloquence familière, semblaient lui savoir gré d'être venu leur dire précisément les paroles qu'il leur disait.

M. Loubet, à présent, se repose sous les arbres. Il rêve. Il jouit de la volupté de ne rien inaugurer, de ne rien présider, de ne rien célébrer, de ne rien commémorer. Pour quelques semaines, il a reconquis le droit de ne point sourire égalitairement à tout le monde; il se sent libre de bâiller, libre d'aimer ce qu'il aime et de ne pas aimer ce qu'il n'aime pas. Ce sont là ses débauches...

Nos «potaches» aussi sont heureux. Ceux qui ont bien travaillé ont la joie, en ce moment, de trouver leurs noms imprimés dans la gazette... Et cela nous fait, en vérité, des journaux très ennuyeux, où s'alignent des citations de discours de distributions de prix, en caractères minuscules, et des noms, des noms, des noms... Je n'aperçois pas l'intérêt de cette réclame, faite à de petits succès d'enfants, et j'aimerais qu'on habituât les écoliers à triompher de façon plus modeste, à n'avoir pas, dès l'âge de huit ans, la préoccupation de la «bonne presse». Cela vaudrait mieux pour eux, et pour la presse aussi. Il en est un peu des journalistes comme des comédiens. Nous sommes, à l'égard des gens de théâtre, animés d'une curiosité folle, puérile, un peu maladive; nous n'entendons rien ignorer de leurs propos, de leurs gestes, des plus secrets incidents de leur vie; et, comme si nous avions conscience de ce qu'il y a d'inconvenant et de ridicule dans cette curiosité-là, nous nous vengeons d'elle sur eux-mêmes, en leur reprochant de tenir trop de place chez nous et de s'imposer abusivement à l'attention de la foule. Nous feignons d'oublier qu'il ne tient qu'à nous de ne point tant nous occuper d'eux et que, le plus souvent, il leur serait fort agréable que notre badauderie les laissât en repos.

Les journalistes, de même, ne tirent leur influence que de l'excès de nos vanités. Nous nous plaignons d'être à leur merci; mais les opinions qu'ils expriment, leurs critiques, leurs louanges n'ont que l'importance qu'il nous plaît d'y attacher; et, si nous nous montrions moins puérilement préoccupés d'être bien traités par la presse; si nous savions opposer plus de sincère indifférence à ses dédains, à ses facéties, à ses mauvais gestes, elle aurait tôt fait de redevenir la personne discrète que nous lui reprochons tant de ne pas être...

Mais nous n'avons pas ce courage; ses caresses nous tentent et le pouvoir dont elle jouit de nous distribuer un peu de gloire nous la rend sacrée. Nous pestons contre ses erreurs, ses injustices et l'énormité de sa puissance;--et nous nous tournons vers elle pour lui mendier un brin de réclame en faveur du fils ou du neveu que nous avons ramené du lycée, cette semaine, chargé de couronnes. Ecorche-t-elle un nom? Vite, nous la supplions de «rectifier»; elle rectifie, et nous sommes contents.

A qui la faute si, de temps à autre, tant de prestige la grise?

Août... septembre... les deux mois de léthargie de Paris. Bruyamment, mon Quartier latin se vide; mes amis se dispersent. Il y a bien encore, ça et là, des choses neuves à voir, d'amusants ou de beaux spectacles grâce auxquels on se réjouira d'avoir quitté Paris après les autres et qu'on sera fiers d'avoir goûté dans une sorte d'intimité, de huis clos parisien... Il y a les salles nouvelles du Petit Palais; il y a l'exposition triomphale de Ziem; il y aura tout à l'heure le retour aux Tuileries du pesant et ronflant cortège des «véhicules industriels», qui soulevèrent, cette semaine, tant de poussière et firent un si beau bruit sur nos routes; et il y a les étrangers qui viennent voir Paris au moment où nous l'abandonnons.

On les rencontre à l'heure de «l'apéritif», assis aux terrasses des boulevards et, le soir, à la Comédie-Française, à l'Opéra, ou, si la chaleur est trop forte, aux cafés-chantants des Champs-Elysées, devant le cinématographe du Jardin de Paris, autour des tziganes dont ils écoutent rêveusement les mélodies ou les cake-walks en buvant des choses glacées au bout de longues pailles... Ils sont un spectacle pour nous, ces étrangers, et souvent un spectacle instructif. On reçoit d'eux des confidences amusantes et très inattendues.

--Te doutais-tu, Sonia, me disait hier un vieux cousin d'Odessa que je promène dans Paris depuis quelques jours, que cette ville-ci est, en vérité, pleine de lacunes et d'incommodités que ses habitants ne soupçonnent pas?