Un camp lapon, à Tromsdal.
On nous a tellement dit que, ces Lapons, nous aurions pu les voir au Jardin d'acclimatation, que nous sommes ravis de les trouver tout de même un peu plus pittoresques. Sur un mamelon vert environné de montagnes, trois ou quatre huttes ressemblent à de gros tas de terre. Dans un enclos, voici les rennes, deux cents environ. Ils sont tout petits et leurs ramures confondues font comme un fouillis agité de branchages.
Nous entrons dans une hutte. Elle est bien telle qu'on l'a décrite, avec le feu de bois au centre, au-dessous du trou ménagé au sommet. Tout autour, à terre, sur des peaux, sont étendus les habitants. Des têtes de morues sont suspendues pour sécher. Une montre en argent, à remontoir, brille dans un coin. Une femme vêtue de fourrures et de lainages rouges et bleus surveille un bébé tout blanc, bien emmailloté, dont le berceau est un grand sabot de bois. Sur la prière d'un touriste, prière affirmée par le don d'une pièce blanche, elle sort de la hutte pour être photographiée, et, complaisamment, lève le voile qui cachait la figure de l'enfant; mais, lorsque survient un nouveau touriste armé d'un nouvel appareil, le voile est précipitamment baissé et ne se relèvera que contre une nouvelle obole. Vous vous rappelez les tableaux d'église dont le sacristain lève le rideau en Italie?
Les touristes--nous sommes près de deux cents--entourent et absorbent les Lapons. Ce camp de Lapons ne ressemble plus maintenant qu'au pesage d'un champ de courses de province. Il faut se contenter de contempler des groupes. Là, une élégante Française a pris des mains d'une Laponne un travail d'aiguille et lui montre un point de broderie nouveau. La Laponne est dans le ravissement. Ici, un touriste bourre et allume la pipe d'un être bizarre à l'oeil allumé, au visage d'ivrogne, un Quasimodo avec des couleurs de personnage, d'un jeu de cartes barbares. Des enfants norvégiens vendent des cartes postales. La carte postale illustrée a unifié le monde.
Les Lapons font des affaires d'or. Ils vendent, à des prix très exagérés, des objets fabriqués par eux: cornes de rennes, pipes d'os de renne, blagues à tabac en peau de renne, cuillers d'os de renne, etc.
Voici l'heure de la fantasia finale. Un Lapon pénètre dans l'enclos où sont les rennes, tenant un de ces animaux en laisse, un conducteur docile qui donnera l'exemple aux autres. Le troupeau sort en tumulte de l'enclos et, sous les aboiements des chiens et les cris des hommes, traverse un torrent que le mouvement de la multitude de pattes minces raye d'une barre d'écume. Tous les animaux, en un clin d'oeil, se dispersent dans la montagne où ils disparaissent dans le taillis.
Il pleut, lentement, doucement, pleinement, avec constance. Le ciel et la mer sont du même gris, on ne voit pas une ligne d'horizon, de sorte que les bateaux tout noirs, avec leurs mâts, semblent suspendus dans l'espace opalin et laiteux.
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Il y aurait à bord une jolie moisson de confessions à faire. Mais ce serait une trahison que de répéter les secrets qu'on a pu surprendre dans l'abandon forcé d'une vie commune d'un mois. C'est malheureux. On ne peut ici indiquer que des silhouettes de groupes. Il y a tout un clan d'isolées, de veuves ou de femmes mariées dont les maris sont restés en France. Quels drames intimes ces séparations consenties ou imposées peuvent-elles cacher? Il y a aussi des isolés. De quelles peines cherchent-ils l'oubli? Pendant les heures du crépuscule sans fin, on rêve à toutes ces misères et l'on sent qu'elle n'était pas exacte, l'impression du début, qui nous faisait croire que notre bateau était celui des gens heureux; nous avons aussi embarqué des douleurs.