Les auteurs de relations de voyage et autres travaux similaires pourraient, en effet, se diviser en trois catégories: 1° le voyageur qui passe rapidement, note à la hâte quelques observations superficielles, quelques impressions fugitives, et, mettant dans son récit plus d'imagination et de littérature que de faits positifs et scrupuleusement vérifiés, risque des affirmations téméraires comme le proverbial: «Ici, toutes les femmes sont rousses»; 2° le chargé de mission--officielle ou officieuse--embarrassé d'un programme ou trop vaste ou trop étroit, qui, dans un temps limité, accumule documents, statistiques, renseignements de seconde main, regarde les réalités à travers les verres brouillés ou déformateurs de lunettes spéciales, et, rédigeant sa relation en style de rapport, y fait tout converge vers des conclusions préméditées et tendancieuses; 3° l'hôte indépendant,--commerçant, industriel, ingénieur, peu importe!--séjournant un temps assez long parmi les étrangers pour s'initier peu à peu, par la force même de l'habitude, à leur vie qu'il partage, observant d'un oeil curieux mais tranquille hommes et choses, caractères et moeurs, sachant simplement voir, écouter et retenir.

M. Veyre appartient à cette troisième catégorie, la meilleure, à notre sens, parce que c'est celle qui présente le plus de garanties de sincérité, d'impartialité, partant d'exactitude, et l'on a eu bien raison de l'engager à réunir, rédiger et publier les souvenirs personnels que sa situation tout exceptionnelle et privilégiée là-bas lui a permis de recueillir sur le jeune sultan et la cour chérifienne; certes, surtout dans les circonstances actuelles, l'intérêt n'en est pas douteux. Il les a, d'ailleurs, résumés, coordonnés et présentés d'excellente façon, en une série de chapitres bien coupés: Comment j'abordai au Maroc.--Les Commencements d'un règne.--El Menebhy, ministre de la Guerre.--Le Caïd Mac Lean.--Dans la cour des Amusements.--La Vie au palais: une journée du sultan.--Mouley Abd-el-Aziz: l'homme, le souverain.--Moeurs marocaines: l'esclavage.--La France au Maroc: la «pénétration pacifique».

Ce chapitre final contient, au sujet du rôle de notre diplomatie, diverses critiques et indications formulées avec beaucoup de réserve et de modestie par un homme étrange--il s'empresse de le proclame--aux subtilités de la politique, mais qui n'en semblent pas moins fort judicieuses et dignes d'être prises en sérieuse considération.

En somme, un volume à la fois maniable et substantiel, dont le texte s'agrémente et se complète de nombreuses reproductions photographiques; une narration sans prétention, mais claire, concise, alerte, relevée fréquemment d'une note pittoresque, d'une pointe d'humour, abondante en anecdotes caractéristiques; des portraits qu'on sent dépourvus d'artifices conventionnels, tant les personnages apparaissent vivants; un livre de bonne foi, mieux approprié que tels ouvrages compacts, de pâte ferme, à la propagation d'utiles enseignements, parce que, sous la légèreté de la forme, qui n'exclut pas la solidité du fond, il est plus accessible à tous et, d'une lecture captivante, répand la lumière sans engendrer l'ennui.
Edmond Frank.

Ont paru:

Peu de livres nouveaux en cette saison d'été. Parmi les derniers ouvrages parus, il faut mentionner spécialement:

Romans.--Dans l'ornière, par Mme la duchesse de Brissac (Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50).--L'Impossible Pardon, oeuvre très émouvante de M. Antoine Albalat, qui, après avoir publié des livres sur l'Art d'écrire, prouve l'excellence de ses leçons en écrivant lui-même avec beaucoup d'art (E. Petit, 3 fr. 50).--L'Invasion de la mer, la première oeuvre posthume de Jules Verne (Hetzel, 3 fr.).--Les Visites d'Elisabeth, le célèbre roman anglais d'Elenor Glysa, traduit par Arnelle (Ollendorff, 3 fr. 50).--Les Chevaliers teutoniques, par Henrik Sienkiewiez, le célèbre auteur de Quo vadis? (Fasquelle, 3 fr. 50).

Questions actuelles.--La France en Afrique, par le commandant Edmond Ferry, qui connaît admirablement les hommes et les choses de l'Islam et qui détermine avec une remarquable précision les conditions essentielles et permanentes de l'existence de notre empire africain (Armand Colin, 3 fr. 50).--Trois Mois avec Kuroki, par M. Ch. Victor-Thomas, avec préface de M. Henry Houssaye: un récit très net, très instructif, sans phrases, d'un correspondant de guerre occasionnel (A. Challamel, 2 fr. 50). --Causeries morales et d'utilité générale, par le capitaine d'artillerie A. Grange, recueil de conférences familières qui ont été faites par l'auteur dans une caserne et qui devraient être répétées ou imitées dans toutes les casernes (H. Charles-Lavauzelle, 2 fr.). Les Colonies françaises à l'Exposition de Liège, par M. L. Brunet (Walhoff et Roche).

Beaux-Arts.--Schumann, sa vie et ses oeuvres, par MM. Louis Schneider et Marcel Mareschal. On sait la grande place que Schumann occupe dans la musique à côté de Bach, de Beethoven, de Mozart et de Schubert. C'est ce que MM. Louis Schneider et Marcel Mareschal ont établi avec une compétence très éclairée. Ils l'ont même fait avec une rare conscience, puisqu'ils n'ont pas émis une assertion sans la légitimer par des extraits de la correspondance du grand musicien. Ce mode de procéder, très scientifique, fait aussi que le lecteur prend part à la vie même du maître que l'on veut faire connaître. La tâche était difficile, puisque la correspondance de Schumann était inconnue en France et qu'il a fallu aller la trouver en Allemagne et en Angleterre. Elle est, du reste, attachante au suprême degré, comme on le verra en lisant ce Schumann. MM. Louis Schneider et Marcel Mareschal ont aussi poussé le scrupule jusqu'à analyser en détail les principales grandes oeuvres de Schumann. Aussi leur livre est-il d'une incontestable utilité. Cette Vie de Schumann mérite d'être aussi connue que les oeuvres du maître dont la vogue est aujourd'hui si grande (Fasquelle, 3 fr. 50).

Le sculpteur Le Veel.