Il ne m'a pas paru cependant que cette manifestation, ces défilés de couronnes, de bouquets d'immortelles et de drapeaux causassent à M. le préfet de police beaucoup d'émotion. Il allait et venait, presque souriant, et l'on eût dit que lui aussi était heureux de cette occasion d'occuper sa journée... Car il est devenu, depuis quinze jours, terriblement vide d'événements, notre Paris. C'est effrayant à avouer: on s'y ennuie. Il semble que les vacances aient emporté loin de lui tous les sujets de curiosité, de plaisir ou d'émotion que la vie ordinairement y multiplie; et nous sommes de pauvres abandonnés qui n'avons plus d'autre ressource, pour nous distraire, que de braquer nos lunettes au loin, sur l'horizon de la province et de l'étranger.
Le prince Kadolin et M. Bouvier se reposent, et c'est aux États-Unis que sont engagés, à cette heure, les grands colloques diplomatiques. Witte... Komura... que nous voilà loin du quai d'Orsay! Les fêtes de l'Entente cordiale s'étaient commencées à Brest et continuées à Paris; elles s'achèvent au-delà du détroit, et c'est de Portsmouth que nous vient, cette semaine, le bruit des canonnades fraternelles et des clameurs de fête. Nos champs de courses sont déserts; c'est en Normandie qu'il faut aller pour perdre avec élégance son argent. Les amateurs de théâtre courent à Orange acclamer Berlioz, Eschyle et Boïto, ou célébrer à Vevey la Fête des Vignerons; et, pour ceux qui ne veulent pas, quand même, s'éloigner trop du boulevard, il y a le théâtre de la Nature, à Champigny... Les reporters suivent M. Deibler à Dunkerque; un congrès de Bleus s'ouvre en Bretagne et c'est à Boulogne-sur-Mer que M. le docteur Zamenhof inaugurait, tout à l'heure, un autre congrès: celui des espérantistes.
Sonia.
QU'EST-CE QUE L'ESPÉRANTO?
Les espérantistes viennent de tenir, à Boulogne-sur-Mer, leur premier congrès international. L'espéranto, la première «langue universelle» qui ait la chance d'être patronnée par de nombreux savants, compte aujourd'hui en France 30.000 adhérents; mais la plupart des personnes qu'il laisse sceptiques ou indifférentes en ignorent totalement le principe. Essayons de le préciser en quelques lignes.
Le docteur Zamenhof, inventeur
de l'espéranto. Phot. Meys.
Pour chaque mot, ou plutôt pour chaque idée, on a choisi la racine correspondant à cette idée dans le plus grand nombre de langues aryennes. Ainsi, on a pris les racines doktor, honest, pur, qui se retrouvent dans cinq ou six langues; dom (maison), via (voir), qui existent dans deux ou trois. Les mots spéciaux à une langue, comme sport, ont été conservés; enfin, entre deux racines différentes représentant chacune la même idée dans un nombre de langues égal ou sensiblement égal, on a généralement donné la préférence à la racine la plus latine.
Fait à noter, d'ailleurs, cette langue internationale n'est pas construite comme l'exigerait une langue «universelle» dans l'acception scientifique du mot; elle se préoccupe surtout d'être accessible au monde américo-européen. Or, si l'on songe que l'anglais peut être considéré comme une langue franco-allemande, on ne s'étonnera point de rencontrer les racines latines en majorité dans le vocabulaire espéranto.
Ce vocabulaire comprend actuellement un millier de racines, chiffre très suffisant pour répondre aux besoins normaux de la conversation et de la correspondance. Toute la connaissance de la langue se réduit à la possession de ces racines, en général faciles à retenir pour les Latins, surtout s'ils possèdent quelques notions d'allemand.
Avec ces racines qui expriment des idées, nous formons les mots et les phrases, à l'aide d'une trentaine de préfixes et de suffixes et de seize règles extrêmement simples ne comportant aucune exception.