Être venu de si loin, s'en approcher autant et ne pas mettre le pied sur le cap Nord! Des lamentations encore.
--Et nos cartes postales! nos cartes postales! nos cartes postales!
Une barque est prochaine, montée par trois ou quatre pêcheurs venus nous attendre avec du Champagne qu'ils comptaient vendre là-haut à bon prix. Si on les chargeait des cartes postales! Mais le moyen de les leur faire parvenir? La mer est trop forte pour qu'ils puissent approcher de l'échelle... Pauvres cartes postales!
Un passager alors a une idée ingénieuse. Il collecte les précieuses cartes postales, fait une quête et enferme le tout dans quatre ou cinq journaux. Ce paquet, ficelé, est ensuite attaché à une bouteille bien bouchée, le tout jeté à la mer et recueilli, avant que l'épaisseur des journaux ait pu être traversée, par les Norvégiens qui s'éloignent à force de rames et donnent des signes de joie surprenants pour ce pays. On se croirait dans le Midi. Et pourtant...
Nous partons. Il est une heure du matin, le ciel est couvert. Il fait plein jour, on ne se lasse pas de le répéter. Nous perdons ici le besoin du sommeil. On ne peut se résoudre le soir à regagner sa cabine. On reste sur le pont, malgré le froid, et l'on admet difficilement qu'on puisse aller dormir avant la nuit.
LA PÊCHE A LA BALEINE
Dimanche 17 juillet.--...L'île de Skarro est une station de pêche à la baleine. Du bord, avant de débarquer, nous voyons, près du rivage, une roche ronde où la mer se brise. Ce n'est pas une roche. C'est une baleine prise la veille. Sur les galets, des cadavres de baleine gisent, à moitié dépecées. L'odeur est insupportable. Nous fuyons vers une maisonnette gaie, sur une hauteur, habitation du directeur de la pêcherie. Il a eu l'idée bizarre d'employer, comme bordure pour ses gazons, des vertèbres de baleine. Comme porte d'entrée, il y a une sorte d'arc de triomphe ogival, formé par l'assemblage de deux os de mâchoire du même animal, et les sièges de l'intérieur sont faits de clavicules.
C'est très gai... pour le directeur d'une pêcherie. Vous trouverez dans les ouvrages spéciaux la description du harpon explosible et perfectionné que l'on emploie aujourd'hui; vous ne l'attendez pas ici, d'ailleurs. De même pour les renseignements sur les ateliers de dépeçage. Je n'ai pas eu le courage d'y entrer et, si vous avez le nerf olfactif sensible, je vous engage à faire comme moi. Ai-je dit que la photographie signée de l'empereur Guillaume II est, au salon, à la place d'honneur?
LE CHALET DE GUILLAUME II
Lundi 18.--Nous allons retrouver ce soir au Raftsund le souvenir de cet admirable homme de théâtre. Le paysage est grandiose et terrible. Nous entrons dans une sorte d'entonnoir. Les premiers plans sont verts et noirs. Les seconds, à droite et à gauche, sont faits de montagnes noires sur lesquelles il a neigé récemment. Mais la neige n'est pas seulement sur les sommets; elle est restée dans toutes les anfractuosités, ce qui fait un dessin fantastique de blanc et de noir. Le détroit se rétrécit et s'assombrit à mesure qu'on y pénètre. C'est véritablement ici la majestueuse porte de l'enfer. Et l'on admire le sens de l'effet que possède le souverain qui s'est fait construire un chalet au sommet d'une des montagnes d'entrée. Ah! l'incomparable régisseur! Et, si vous ne trouvez pas ici l'indication d'une beauté qui, à elle seule, vaudrait le voyage, n'en accusez que l'insuffisance de ma description. Je me suis retenu dix fois déjà pour ne pas dire, de ce que nous avons vu, que c'était indescriptible.