LE RETOUR--EN CHEMIN DE FER

...... Nous voici dans un tout autre pays sans avoir quitté la Norvège. D'abord il fait chaud et, lorsque nous recevons des lettres de France nous parlant de la chaleur, nous n'envions plus ceux que nous avions laissés là-bas. Ensuite les champs sont semblables aux nôtres... semblables du moins à ce qu'ils étaient il y a deux ou trois mois. Nous voyons enfin des villages et des villes, des habitants actifs, occupés... Voici, à une station un chapeau haut de forme. Merci, mon Dieu! A chaque gare, des enfants viennent offrir des bouquets de cerises qui rafraîchissent mieux que la bière. Les employés du train sont d'une complaisance à laquelle ne sont pas habitués ceux d'entre nous qui n'ont voyagé que sur les chemins de fer français. Comme nous sommes visiblement harassés, l'employé, qui s'en aperçoit, nous fait lever gentiment avec un sourire et nous montre que ceux d'entre nous qui n'ont pas de vis-à-vis peuvent, en rapprochant les deux sièges qui se font face, s'installer un véritable lit et dormir tranquillement.

Statue d'Ibsen, devant le théâtre
de Christiania.
Photographies Meys.]

CHRISTIANIA

Ce n'est pas en deux jours qu'on peut voir une ville. Celle-ci nous paraît insignifiante. Elle n'a que des monuments modernes qui ne sont pas beaux. C'est une grande ville sans caractère et sans intérêt. Dans ses musées, on n'a guère remarqué que les fameuses barques des Wikings. Elles datent de mille ans au moins et ont été retrouvées au fond d'un nord, enfouies dans le sable où elles servaient de tombeaux à leurs propriétaires. Le gaillard qui a dormi là est peut-être un des envahisseurs audacieux dont les voiles, en remontant la Seine, ont attristé la vieillesse de Charlemagne.

Les soirées à bord sont délicieuses. Pour les habitants de Christiania, la rade est un lieu de promenade comme le bois de Boulogne l'est pour les Parisiens. Notre bateau est amarré entre deux vaisseaux de guerre hollandais: triple objet de curiosité. Des centaines, des milliers de barques vont de l'un à l'autre. La mer en est couverte. On dirait la place de la Concorde un beau soir de mai; les embarcations se frôlent, se croisent d'aussi près et en aussi grand nombre que, là-bas, les voitures et les automobiles.

Il y a des canots à vapeur qui sifflent pour nous saluer, des petits bateaux de toutes les formes: à la rame, où sont des familles et que souvent des enfants et des femmes conduisent; des voiliers dont les voiles blanches répandent sur tout le tableau une grâce d'oiseaux rapides; des périssoires; de longs canots de course montés par de vigoureux jeunes hommes en maillot blanc, bras nus, qui font un étalage aimable et naïf de leur force et de leur adresse. On vient nous donner des sérénades et, d'un petit bateau qui tourne autour de nous comme une mouche sur un colosse, les sons aigus d'une flûte nous envoient les accents de la Marseillaise... On lève l'ancre. Dans trente-six heures nous serons en France.

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Et dans un mois nous aurons oublié, sauf peut-être une ou deux exceptions, ceux avec qui nous avons vécu pendant un mois et qui ont fait avec nous ce pèlerinage inconscient au soleil qui ne dort pas.
Brieux.