--Et je penserais une bêtise, en effet.
--Vous l'avez dit, vous penseriez une bêtise, madame. Car il n'y a pas de cité au monde à l'intérieur de laquelle tant de paysages délicieux soient rassemblés. Il ne nous reste qu'à les connaître, à apprendre l'art d'en jouir. Si nous comprenions quelles «villégiatures» charmantes sont les jardins de Paris, ses parcs et les deux forêts qui le bordent à l'est et à l'ouest, nous n'éprouverions pas le besoin--en attendant l'annuel voyage à la mer ou dans la montagne--de nous en aller geler ou rôtir, du mois d'avril au mois de juillet et de septembre à la Toussaint, dans des maisonnettes de banlieue. Avez-vous pratiqué la villégiature de banlieue, madame?
Je fis signe que non, et mon libraire devint véhément:
--Eh bien, dit-il, je vous en félicite. J'ai une villa, moi: la «Villa des Roses». Je l'ai achetée, il y a quelques années, sur les conseils d'un médecin qui me recommandait fortement, pour les miens et pour moi, «de la distraction, du repos, du bon air».
»La maisonnette est gentille et le pays n'est pas mal. Mais il y fait si chaud que nous avons dû, cet été, sans l'avouer à nos amis, venir coucher à Paris plusieurs fois pour respirer un peu. Et s'il n'y faisait que chaud, madame! Il y fait surtout ennuyeux. Ma femme est, dans cette maisonnette, éloignée de sa famille et de ses amis, et cet isolement la rend acariâtre. C'est une joie pour elle, pendant ces mois d'été, de s'apercevoir, de temps en temps, qu'un indispensable objet de toilette ou de ménage lui manque et d'en tirer prétexte pour venir passer une demi-journée à Paris. Cette «Villa des Roses»! c'est devenu pour elle une espèce de prison où elle ne vit plus, comme le potache au lycée, que dans l'attente des jours de congé.
» Pour moi, c'est pire. Et l'on ne se figure pas, si l'on n'en a pas fait l'expérience, la somme de corvées, d'incommodités, de dérangement, de petites servitudes que représente, pour un bourgeois parisien, marié et père de famille, cette chose si naïvement désirée par tant de gens: une maison de campagne.
»C'est, le matin, l'ennui de s'habiller vite pour ne pas manquer le train du départ; c'est, le soir --pour ne pas manquer le train du retour--a nécessité de bâcler ses affaires, de mettre à la porte l'ami qui vient vous voir ou de ne l'écouter que la montre à la main; d'ajourner au lendemain telles besognes urgentes qu'on eût souhaité de liquider la veille. C'est l'ennui de déjeuner au restaurant pendant trois mois et d'errer seul dans un appartement poussiéreux, d'aspect tragique, au milieu de meubles habillés de housses, et de lustres, de vases, de tableaux, enveloppés de papier...
» Et puis il y a les «commissions». Vous savez qu'au point de vue culinaire la campagne est, par définition, un endroit «où l'on ne trouve rien». Le devoir s'impose donc, au mari qui vient à Paris tous les jours, à en rapporter, plusieurs fois par semaine, le melon, la langouste ou les fruits que la famille attend. En sorte que l'époque de la canicule est le moment de l'année où je vis le plus fiévreusement, le plus tristement, et où j'ai le plus de paquets à porter.
» Mais ceci n'est rien encore, et le temps approche où tous ces ennuis s'aggraveront d'un petit supplice nouveau. En mai, en juin, en juillet, je quittais le matin la campagne à l'heure où précisément il eût été délicieux d'y rester. A partir du mois prochain --les jours étant redevenus courts et les nuits fraîches--j'y reviendrai, chaque soir, à l'heure exacte où l'on commence à regretter de s'y trouver.»
Mon ami conclut: