Cependant, le personnage qui exprima dans Galatée cette opinion se trompait... Il y a une contagion du besoin d'agir ou de flâner; et c'est surtout quand rien ne s'agite autour de moi qu'il m'est très doux de ne rien faire.

Et l'on s'agite si peu, depuis huit jours, autour de moi... Il est cinq heures. Les galeries de l'Odéon sont désertes et, le long des grilles du jardin, déambulent paresseusement des fiacres vides. Le vieux théâtre est fermé; le Sénat est sans sénateurs et nous sommes, à quelques mètres de là, cinquante flâneurs à peine, attroupés autour du kiosque où la musique d'un régiment de ligne nous joue des airs...

Des airs connus, que l'esprit suit sans effort: Samson et Dalila, Louise, la Marche indienne de Sellenik, un peu de Massenet: «N'est-ce pas que Manon est une jolie chose?» Je me retourne. C'est mon libraire, qui est venu prendre le frais sous les arbres du Luxembourg et m'invite à m'y promener avec lui. Ancien professeur, journaliste un peu, mêlé à diverses entreprises de propagande politique et sociale dont il aime à me démontrer les bienfaits, mon libraire--une des figures les plus populaires du Quartier latin--est un aimable bavard, informé de tout, qui a le goût des idées générales et sait, à l'occasion, dévider un paradoxe avec esprit.

--Vous êtes seul à Paris?

--Tout seul, madame.

--Au moins vous avez fait le pont?

--Pas même. Ma femme et mes enfants sont aux eaux, j'en profite pour voir un peu Paris que je connais mal, et m'y reposer de la banlieue que je connais trop.

--Vous n'aimez pas la campagne?

--Je la déteste, madame. Je la déteste pour deux raisons: la première, c'est qu'on y est mal et que, pour de modestes bourgeois comme nous, la vie s'y complique et s'y attriste de toutes sortes de petites incommodités qui en rendent, à la longue, le séjour insupportable; la seconde, c'est que j'aime la justice, et que je suis irrité du tort inique que fait la campagne aux beautés rustiques de cette ville-ci. J'en veux aux arbres du Vésinet de m'avoir fait ignorer si longtemps--et mépriser--les arbres du Luxembourg.

» Arrêtez-vous, madame, et regardez, je vous en prie. Regardez là-bas cet effet de soleil couchant et la prodigieuse couleur de ciel que cette pièce d'eau reflète. Admirez la somptuosité de forme de ces vieux arbres, la beauté caressante de ces feuillages qui font au-dessus de nous des dômes transparents d'ombre fraîche et la suavité de tons de ces pelouses en velours vert... Est-ce qu'en ce moment aussi l'air que nous respirons n'est pas d'une idéale fraîcheur? Eh bien, supposez-vous transportée à trente kilomètres de Paris et soudainement mise en face de ce spectacle-ci; imaginez cette couleur de ciel et cette odeur de brise retrouvées. Vous penseriez: «Voilà bien ce qu'on ne peut rencontrer qu'à la campagne...»