Quelques minutes avant le commencement de la totalité, la lumière normale du jour diminue fortement et se transforme. La nature entière paraît oppressée sous une sorte de terreur. Les oiseaux, qui gazouillaient dans les branches, se taisent, et ceux qui ont des nids y rentrent précipitamment. Quelques-uns ne le retrouvent pas et, se heurtant contre les murs, tombent morts. Les poussins se réfugient sous l'aile de leurs mères, les chiens demandent protection à leurs maîtres, les troupeaux abandonnent leurs pâturages et cherchent à rentrer, les abeilles cessent leurs bourdonnements et reviennent inquiètes à la ruche, les chauves-souris sortent et volettent. La nuit qui arrive subitement déconcerte tous les êtres vivants.
La marche de l'ombre de la lune sur l'Espagne et la
Tunisie le 30 août. (Les chiffres indiquent les heures et la durée de
l'éclipse totale en chaque point)
Comment on verra l'éclipse partielle dans diverses villes
des États-Unis, de Russie, de Sibérie, d'Égypte et d'Arabie.
L'homme lui-même ne peut se défendre d'une certaine émotion, quoiqu'il sache qu'il n'y a là qu'un phénomène naturel qui suit mathématiquement les lois du calcul. L'étrange lumière dont je parlais tout à l'heure donne aux visages un aspect cadavérique, clarté blafarde analogue à celle de l'esprit-de-vin brûlant saturé de sel, illumination livide et funèbre paraissant annoncer la dernière heure du monde.
Au moment où la dernière ligne du croissant solaire disparaît, on voit, au lieu du soleil, un disque noir environné d'une auréole lumineuse à la base de laquelle brûlent des flammes roses et lançant dans l'espace d'immenses jets de lumière. La nuit subite reste éclairée par cette vague clarté céleste. Ce spectacle est fantastique, grandiose, solennel et sublime.
C'est en ces minutes rares et précieuses que l'on a d'abord deviné, puis étudié la constitution physique de l'astre aux rayons duquel la vie de la terre est suspendue. Minutes rares, en effet, car la durée de la totalité des éclipses observées varie entre une et six minutes, et il n'y en a pas une par an. Depuis l'éclipsé de 1842, qui mit les astronomes sur la voie de leurs découvertes, il n'y a eu que trente éclipses totales dont on peut voir la liste dans mon Astronomie populaire, et les observations n'ont pas occupé plus de cent minutes, soit un peu plus d'une heure et demie. Voilà, certes, une heure et demie bien employée!
Ces minutes nous ont appris qu'il y a, tout autour du soleil, une nappe de feu de 10.000 à 15.000 kilomètres d'épaisseur, sorte de flamme de punch, de couleur rose, qui brûle constamment. C'est la chromosphère. Elle n'est visible que pendant les éclipses. Sa température paraît être d'environ 6.000 degrés centigrades.
L'hydrogène en forme la partie supérieure, mais l'analyse spectrale montre dans sa couche inférieure les vapeurs du magnésium, du fer et d'un grand nombre de métaux. De cette nappe de feu s'élèvent des flammes gigantesques, des protubérances roses, également, atteignant parfois 100.000 et 200.000 kilomètres de hauteur! Ces éruptions formidables s'effectuent dans une atmosphère gazeuse qui constitue ce que nous pourrions appeler la couronne atmosphérique du soleil. Elle est adhérente au globe solaire et tourne avec lui en vingt-cinq jours environ.