LEMERLE, continuant.

Non, certes, je ne méconnais pas les services modestes et précieux que rendent journellement les gardiens de la paix à la vaillante population de Paris. Et je n'aurais pas consenti, messieurs, à vous présenter la défense de Crainquebille si j'avais vu en lui l'insulteur d'un ancien soldat. Voyons les faits. On inculpe mon client d'avoir dit: «Mort aux vaches!» Je puis, sans blesser vos oreilles répéter à haute voix le nom de la reine indolente des prairies, de la bonne et pacifique laitière. Ce n'est pas que je méconnaisse le caractère injurieux que prend ce nom en certaines circonstances et dans certaines bouches. Et c'est même là, messieurs, un petit problème assez curieux de philologie populaire. Si vous ouvrez le dictionnaire de la langue verte, vous y lirez: (Il lit.) «Vachard, paresseux, fainéant, qui s'étend paresseusement comme une vache, au lieu de travailler. Vache, qui se vend à la police, mouchard.» Mort aux vaches, se dit dans un certain monde. Mais toute la question est celle-ci: comment Crainquebille l'a-t-il dit? Et même l'a-t-il dit? Permettez-moi, messieurs, d'en douter. Je ne soupçonne l'agent Matra d'aucune mauvaise pensée. Mais il accomplit, comme nous l'avons dit, une tâche pénible. Il est parfois fatigué, excédé, surmené. Dans ces conditions, il peut avoir été la victime d'une sorte d'hallucination de l'âme. Et quand il vient vous dire que le docteur David Mathieu, officier de la Légion d'honneur, médecin en chef de l'hôpital Ambroise-Paré, un prince de la science et un homme du monde, a crié: «Mort aux vaches!» nous sommes bien forcés de reconnaître que Matra est en proie à la maladie de l'obsession et, si le terme n'est pas trop fort, au délire de la persécution.

VOIX DANS L'AUDITOIRE, expressions nombreuses et tumultueuses d'approbation.

Mais oui! mais oui! T'as pas besoin de causer davantage, c'est entendu. Très bien, très bien.

L'HUISSIER.

Silence!

LE PRÉSIDENT. Toute marque d'improbation ou d'approbation étant sévèrement interdite, je vais ordonner aux gardes d'expulser les perturbateurs.

Silence glacial.

LEMERLE.

Messieurs, j'ai là sous les yeux un livre qui l'ait autorité en la matière. Le Traité des Hallucinations, par Brierre de Boismont, docteur en médecine de la Faculté de Paris, chevalier des ordres de la Légion d'honneur, du Mérite militaire de Pologne, etc. On y apprend que les hallucinations de l'ouïe sont fréquentes, très fréquentes, et que les gens sains d'esprit peuvent en être atteints sous l'influence d'une émotion vive, d'une fatigue excessive, du surmenage intellectuel ou physique. Et quelle est la nature ordinaire, constante, de ces hallucinations? Quelle est la parole que l'agent Matra croira entendre, dans cet état de malaise qui occasionne les fausses perceptions de l'oreille? Le docteur Brierre de Boismont va vous le dire: (Il lit.) «La plupart de ces illusions sont liées aux préoccupations, aux habitudes, aux passions des malades.» Notez bien, messieurs: aux préoccupations, aux habitudes... C'est ainsi, qu'en état d'hallucination, le chirurgien entendra les plaintes du patient; l'agent de change, des ordres de Bourse; l'homme politique, les interpellations violentes des députés, ses collègues; l'agent de police, le cri de: «Mort aux vaches!» Est-il besoin d'insister, messieurs? (signe de dénégation du président.) Et alors même que Crainquebille aurait crié: «Mort aux vaches!» il resterait à savoir si le mot a dans sa bouche le caractère d'un délit. Messieurs, en matière de contravention, il suffit que la contravention soit constatée, peu importe la bonne ou la mauvaise foi du contrevenant. (Bruit de conversations.) Mais ici nous sommes en droit pénal, en droit strict. Ce que le Parquet poursuit, ce que vous punissez, messieurs, c'est l'intention délictueuse. Devant le tribunal correctionnel, l'intention devient l'élément essentiel du délit. Eh bien, dans l'espèce, l'intention existe-t-elle? Non, messieurs.