--Alors, quelle espèce de plaisir allez-vous prendre, à la revoir?
Jean, mélancoliquement, me répond:
--Nous sommes abonnés. Nous n'allons pas au théâtre pour nous divertir, mais pour tuer le temps.
Je les y ai suivis, l'autre soir. On jouait le Bercail. Dans les loges, aux avant-scènes, quelques familles d'Anglais, d'Espagnols--très attentifs --qui essayent de comprendre et s'ennuient avec politesse. Autour de ces groupes d'étrangers et dans tout l'orchestre, un va-et-vient d'amateurs distraits, de snobs souriants, qui viennent potiner, entre deux parties de bridge, saluer quelques femmes, ébaucher un flirt. La pièce qu'on joue, visiblement, n'intéresse personne. Elle est une occasion de se déplacer, de s'habiller, et aussi, comme dit mon ami Jean, un moyen de tuer le temps. Ce qu'ils appellent: se reposer des fatigues de Paris, c'est, en réalité, changer de fatigue. C'est changer d'ennui.
... Que ne suivent-ils l'exemple de sagesse qui leur est donné, à 30 kilomètres d'ici, par un des plus célèbres écrivains de ce temps?
L'automobile de Jean nous conduisait hier à la frontière: Hendaye... un paysage de lumière et de douceur. Au pied de la petite ville silencieuse, la rivière, et puis la mer bleue, étalée au long de l'immense plage de sable, où les tamaris répandent l'ombre de leurs chevelures pâles. En face, sur la rive espagnole, la pointe verte, allongée sur la mer, du cap Figuier; les maisonnettes d'Irun; la silhouette romantique de Fontarabie, avec son menu clocher dressé en plein ciel.
La plage est déserte; et l'on voit s'ériger, à quelques mètres de là, dans un terrain plein de verdures incultes, un mur nu: le fronton des joueurs de pelote. C'est l'heure de «la partie». Les joueurs, coiffés du béret basque, vêtus d'une chemise de flanelle et d'un pantalon blanc, s'agitent, courent, se croisent; la balle traverse l'air, frappe le fronton, rebondit, rase le sol, et repart, incessamment cueillie au vol et relancée. Un homme, au milieu des autres, nous intéresse par l'ardeur passionnée qu'il apporte à ce jeu. Il est le plus vieux de tous et le moins adroit peut-être... Cependant on l'écoute, on le suit comme un chef. Quelqu'un nous dit:
--Vous le reconnaissez?
--Non.
--C'est Pierre Loti.