Mais, jusqu'ici, aucune mission officielle n'a repéré sur le terrain, par rapport à cette ligne purement astronomique, les villages ou les points saillants qui s'en trouvent rapprochés. Les diverses cartes existantes présentent souvent des indications contradictoires; aucune, d'ailleurs, ne saurait, en l'absence d'un accord précis, faire loi diplomatiquement.

Une telle situation devait provoquer des difficultés continuelles entre les deux Compagnies voisines. A en croire la N'Goko Sangha, dont les dires paraissent appuyés de documents sérieux, la Société du Cameroun s'était attribué un morceau important du territoire français. Depuis trois ans, nos compatriotes l'obligeaient à reculer peu à peu, en opposant, aux incertitudes et aux erreurs des cartes, des observations astronomiques partielles dont les agents du Sud-Cameroun pouvaient aisément contrôler l'exactitude. Il est, en effet, aussi facile de déterminer la position exacte d'un village que de relever le point sur un navire; l'opération est identique. Ces restitutions forcées, quoique légitimes, dont notre croquis fait ressortir l'importance, ont, sans doute, exaspéré ceux qui s'y voyaient contraints.

Le 10 février dernier, la chaloupe Madeleine, de la N'Goko Sangha, remontant la N'Goko, dont la navigation est libre, est arrêtée au poste allemand de Moloudou où l'on confisque une partie du chargement, alors qu'aucun règlement douanier n'autorisait cette mesure.

Le sergent Maïssa-Coumba, chef du poste de
Missoum-Missoum, où il fut tué. (Debout
entre M. Karmel et l'administrateur Dupont.)

Quelques semaines plus tard, la Compagnie française revendiquait le village de Missoum-Missoum, auquel on assigne trois positions différentes, indiquées sur notre carte, mais qui, d'après un relevé opéré en 1904 par le lieutenant français Braun, se trouve incontestablement à 4 ou 5 kilomètres au sud de la frontière, par conséquent en territoire français. La Compagnie Sud-Cameroun aurait pris l'engagement d'évacuer, pour le 9 mai, la factorerie qu'elle possédait à 500 mètres au nord du village. En attendant, la Compagnie N'Goko Sangha installait dans le village même un poste de miliciens dont les indigènes célébrèrent l'arrivée par des danses... en grand costume, comme le montre notre gravure.

Le 9 mai, au petit jour, un groupe de soldats allemands, qui s'étaient avancés en se dissimulant dans la brousse, envahissent le poste français, sous les ordres du capitaine Schoenemann, tuant quatre hommes, dont le sergent Maïssa-Coumba, chef de poste, représenté ci-dessus entre M. Dupont, administrateur français, et M. Karmel, agent de la Compagnie N'Goko Sangha. En outre, un cinquième milicien était sérieusement blessé.

D'après l'officier allemand, c'est notre sous-officier qui tira le premier. D'après le rapport de l'agent français, Maïssa, en luttant contre les soldats qui s'étaient jetés sur lui, fit partir son fusil dont la balle frappa la terre, et, aussitôt, le capitaine Schonemann commanda le feu. Cette version paraît plus vraisemblable, car on ne signale aucun mort ni blessé du côté allemand, alors qu'il y eut, du côté français, quatre morts et un blessé.

Quoi qu'il en soit, ces faits regrettables constituent moins un incident international, dans le sens politique du mot, qu'un incident privé de cette vie coloniale où les différences de nationalité, l'influence du soleil et la puissance des Compagnies concessionnaires contribuent si souvent à augmenter, dans une mesure peu fréquente en pays civilisé, l'âpreté de la lutte pour la vie.