Nous sommes ici, à l'heure de la marée basse, à l'heure du bain--à toutes les heures--quelques centaines de flâneurs qui goûtons cette joie et qu'a rassemblés sur cette petite plage lointaine un même besoin de fuir pour un instant le monde, de nous reposer de «l'esprit de Paris». Cette communauté de sentiment crée parmi nous des rapprochements inattendus, des amitiés éphémères, mais qui ont leur charme et leur prix. «Liaisons de plage.» J'ai entendu souvent des gens se moquer de ces liaisons-là. Et il est vrai que ce coin de grève où je passe mes journées est le centre d'un bien étrange assemblement de personnes. Les conditions sociales les plus diverses sont représentées là et fraternellement s'y coudoient, s'y mêlent... Je note: une famille de fonctionnaires, un peintre connu, les femmes et les enfants de deux industriels et d'un banquier parisiens, une cantatrice célèbre qui goûte en notre compagnie le réconfort de quelques semaines d'«embourgeoisement»... L'agrément de cette réunion a attiré vers nous une clientèle de jeunes gens dont la jovialité entretient autour de nous une atmosphère de bonne humeur un peu folle. Et, petit à petit, un courant de familiarité s'est établi. La continuité du contact incite à de vénielles audaces. On affuble de sobriquets les jeunes gens; les enfants, après huit jours de tennis, se tutoient. Nous formons une espèce de grande famille, improvisée on ne sait comment, qui se disloquera dans quelques jours. Et cette séparation, je le sens déjà, nous laissera au coeur une petite mélancolie.

N'avons-nous pas joui, en effet, durant ces journées si vite passées à ne rien faire, d'un des plus rares plaisirs que la vie offre aux hommes: celui de s'abandonner librement aux sympathies que crée le hasard des rencontres?

Toute l'année, des nécessités de métier, des préjugés, le souci de je ne sais quelles convenances familiales ou mondaines, nous ont interdit d'user de cette liberté-là, car nos amitiés sont soumises; dans l'ordinaire de l'existence, à un régime de discipline et de précautions qui ne souffre guère qu'on l'enfreigne... C'est le charme des vacances, justement, de rendre pour quelques semaines ces infractions possibles. Et il en résulte une infinie douceur de vivre. Nul souci des conditions et du rang: on a fui, pour se reposer, l'agitation des villes; on a ressenti, devant les prodigieuses beautés du ciel et de la mer, des émotions pareilles; en causant, on s'est aperçu qu'il y a un certain nombre de choses qu'on aime ou qu'on déteste de la même façon; on s'est rapproché; et voilà une amitié improvisée pour un mois, pour huit jours. Amitié nécessaire? Non. Solide? J'en doute. Désintéressée? Assurément. Et sont-elles si nombreuses, les amitiés où l'intérêt, l'habitude, le préjugé, la vanité, n'ont point de part et qu'a seule formées la fraternité spontanée de deux esprits, de deux coeurs, de deux caprices?

Ne médisons pas trop des «liaisons de plage».
Sonia.

LE 19 AOUT A MOSCOU

S'il est, entre toutes les villes de Russie, une ville qui ait dû être déçue par la promulgation du manifeste impérial instituant la douma d'empire, c'est bien Moscou.

Aspirant tout à coup à reprendre son rang de capitale politique de l'empire, au point d'éveiller les susceptibilités de Saint-Pétersbourg, la capitale administrative, Moscou, a joué, dans le développement de la crise actuelle, le rôle le plus actif, le plus efficace. C'est là qu'est né, sous l'inspiration de M. Chipof, ancien maire de Moscou, tout ce mouvement des zemstvos qui a ému la bureaucratie et le gouvernement et précipité, évidemment, la décision impériale. Moscou est, et va demeurer pour longtemps, sans doute, la première citadelle du parlementarisme russe.

Les Moscovites sont si bien conscients de l'action qu'ils ont exercée; ils étaient si intimement persuadés qu'on leur rendait, au dehors, une justice entière, qu'ils n'avaient manifesté nulle surprise quand on leur avait annoncé que c'est du haut du Kremlin, de l'iconostase de cette cathédrale de l'Assomption où les tsars ceignent la lourde couronne bilobée, que serait promulguée «la Constitution». On leur avait fixé la date de cette cérémonie: le 30 juillet--12 août, jour anniversaire de la naissance de l'héritier impérial. On leur avait laissé espérer que le tsar, en personne, viendrait solennellement proclamer urbi et orbi, en ce lieu auguste, ses volontés. Puis, le 12 août avait passé sans rien réaliser de toutes ces espérances. Et Une semaine seulement, jour pour jour, après cette date tant attendue, le manifeste paraissait au Moniteur du gouvernement, sans éclats, sans fanfares. Le lendemain, il en était donné lecture, à la fin de l'office, dans la cathédrale de l'Assomption--comme par les popes dans chaque église des Russies--par le métropolite chargé d'or et de gemmes.

Mais la foule qui l'écoutait, recueillie, sans trop comprendre au juste, peut-être,--cette foule, en majeure partie, connaissait déjà et la proclamation et la loi qu'elle annonce. Elle était venue là surtout pour jouir de la pompe habituelle à ces offices solennels, du défilé des équipages amenant au Kremlin la phalange brillante des fonctionnaires, des officiers en uniformes de gala. Car tout ce qui sait lire avait longuement lu et relu, dès la veille, la parole impériale. Les voyageurs placides des tramways, les flâneurs désoeuvrés des jardins et des boulevards, les izvosztchiks sur leur petit siège bas, guettant le client à quelque coin de rue, tous penchés, attentifs, sur les pages blanches et noires des journaux, sur les larges feuilles vertes des télégrammes, avaient médité ce manifeste de Nicolas II, ces articles de loi, qui remplissaient quelques colonnes des gazettes et qui vont changer peut-être du tout au tout les destinées de la vieille, de la sainte Russie.