Ils ont commencé par Hamlet. Hélas! pauvre Yorik! L'étrange salmigondis qu'ils en ont fait!

Car il s'agit non point d'une traduction plus ou moins fidèle, mais d'un arrangement, ou plutôt d'un dérangement complet, d'un autre drame qui se déroule de nos jours et où se reconnaît seulement la vigoureuse armature de l'oeuvre shakespearienne.

Cela s'intitule la Souricière. Le prince au deuil éternel est devenu Toshimaru Hamura, incarné par l'acteur Asajiro Fujisawa. Il est de grande famille, et le blason des daïmios, ses ancêtres, écussonne par place le long kimono de soie qu'il porte au début de l'action, en attendant qu'il revête plus tard le complet coupé à New-York ou à Boston. A la mort de son père, le vieux duc Hamura, mystérieusement disparu, le frère de celui-ci a pris sa place au lit nuptial, et, son titre et ses armes. Et ce Claudius est fourbe et inquiet, comme le Claudius anglais.

Mohei Fukui, dans le rôle de Naonoshin Horio, le Polonius japonais. Sada Yacco en Ophélie japonaise, au premier acte d'Hamlet.

Le jeune homme, lui, est le type même du parfait gentleman bien né, tel que le conçoit le Japonais d'aujourd'hui. Il suit, avec son ami Horatio--pardon, Shozi Hara--les cours de l'Université de Tokio. Bien entendu, il aime. Il a élu Oriye--Mme Sada Yacco--fille de Naonoshin Horio, étourdi, empressé, gaffeur comme Polonius lui-même.

Un jour, se promenant au cimetière d'Hoyama, près de Tokio, il a une vision: son père, le feu duc Hamura--c'est M. Otojiro Kawakami, le mari de Mme Sada Yacco, que nous applaudîmes auprès d'elle à Paris--se dresse devant lui, l'oeil atone, les cheveux épars. Mais quel spectre peu romantique! Un uniforme de gala, correctement boutonné, brodé d'or aux parements et au col, étoile sur la poitrine de l'ordre du Chrysanthème et relevé d'épaulettes, a remplacé l'armure d'acier étincelante au clair de lune et le long suaire qui frissonne au vent du matin sur la terrasse d'Elseneur, comme l'épée de cour à dragonne d'or s'est substituée au lourd glaive à deux tranchants enseveli au côté du vieil Hamlet.

S'imagine-t-on la stupeur qui s'emparerait d'un fanatique de Shakespeare égaré au Nippon, devant cette apparition falote et sacrilège?

Ce seul avatar du spectre suffirait à donner la mesure de l'irrévérence avec laquelle les Japonais ont traité le grand tragique. Ils n'ont gardé de son oeuvre que l'intrigue, mais jusqu'à ses moindres détails.

C'est ainsi que, de même qu'Hamlet est envoyé en France, Toshimaru Hamura va voyager en Mandchourie et en Sibérie--habile concession à l'actualité--et revient sain et sauf, ayant échappé au naufrage du steamer qui le ramenait. Et il n'est pas jusqu'au duel final à l'épée qui n'ait été conservé par l'adaptateur. Et ce mélange de fantasmagories et de vapeur, de combats singuliers et de voyages d'études, sans parler de l'accoutrement ultra-moderne des acteurs, nous apparaît, à nous, d'une ahurissante fantaisie.