Je regardais passer ces hommes de tous les âges et de toutes conditions; je cherchais parmi eux les redingotes trop vastes ou comiquement coupées, les cravates bouffonnes, les chapeaux antiques surtout,--ces «haute forme» inénarrables que le provincial est censé tirer de l'armoire une demi-douzaine de fois par an et que nos caricaturistes parisiens savent si spirituellement dessiner. Et je ne retrouvais nulle part ces accoutrements d'opérette, ces vêtements et ces coiffures dont s'esclaffe le boulevardier, quand il les rencontre au théâtre ou dans les pages de l'illustré comique de la semaine. A peu près partout le «haute forme» était avouable, la cravate sobre et de bon goût, l'habit proprement coupé. En vérité, et dans les moindres bourgades, la province a changé de figure et ses détracteurs ne la reconnaîtraient plus. De jour en jour elle se dépouille des particularités d'aspect dont s'égayaient naguère, si peu charitablement, nos humoristes; elle a la mine et le geste qu'on ne remarque plus; elle se parisianise sans le savoir.

J'imagine que cette petite évolution est née de plusieurs causes: une éducation générale améliorée; la curiosité de se comparer les uns aux autres; un peu plus de coquetterie, en même temps que plus de bien-être; la facilité de sortir de chez soi, de se mêler de plus en plus, grâce au progrès des moyens de circulation, à la vie des autres hommes. Peut-être aussi le service militaire généralisé a-t-il contribué à cette fusion bienfaisante des groupes sociaux et excité chez l'habitant de la sous-préfecture, du village même, l'ambition très naturelle de n'être point distancé trop par celui de la grande ville... Mais ni nos auteurs dramatiques, ni nos caricaturistes ne font attention à cela; et, pendant des années encore, ils continueront de nous donner de la province française, avec infiniment d'esprit, une image très mensongère. Ils se moquent de la province parce qu'elle «retarde» sur Paris. On les étonnerait beaucoup en leur prouvant que ce sont eux qui sont en train de retarder sur elle.
Sonia.

M. de Brazza, photographié en 1882, au retour de son exploration dans l'Ogoué et le Congo.--Cliché Nadar. M. de Brazza, photographié en 1905, au moment de son départ pour l'inspection générale du Congo--Cliché Pirou, rue Royale.

SAVORGNAN DE BRAZZA

«Je ne le croyais pas si grand!» Combien, relisant, ces jours derniers, dans une brève notice nécrologique, l'histoire de la vie si remplie de Savorgnan de Brazza, ont senti remonter à leurs lèvres ce mot que murmura le Valois blême devant le cadavre gisant du Balafré!

Depuis dix ans, bientôt, qu'un caprice de la politique, un véritable méfait, l'avait mis à la retraite, on avait--et l'on n'ose l'avouer sans en rougir--à peu près oublié M. de Brazza. Qu'il ne souffrît pas de cette indifférence qui récompensait l'oeuvre grandiose accomplie par lui, on ne saurait en jurer. Du moins ne s'en plaignait-il pas. Car il fit preuve dans la disgrâce d'un stoïcisme égal à la vaillance qu'il avait déployée dans l'action, à la simplicité qu'il montra toujours jusqu'au faîte des honneurs. Peut-être fut-il tout surpris quand, au commencement de cette année, à la nouvelle des sanglants exploits dont s'étaient rendus coupables, au Congo, deux de nos fonctionnaires, le ministre des Colonies lui demanda d'aller conduire, là-bas, l'enquête nécessaire; et les termes mêmes de la lettre de service qui lui était remise--la première qu'il reçut depuis celle qui, en 1897, le relevait brutalement, sans aucunes formes, de ses fonctions--purent lui donner l'impression qu'il rêvait.

M. de Brazza partit, vaillant, joyeux, vers ce pays auquel, malgré tout, malgré les luttes passées, les fatigues de la conquête, les déboires, il avait gardé en son coeur un tendre souvenir. Il avait accompli en conscience, on peut le croire, son oeuvre nouvelle. Sa mission terminée, il était en route pour la France quand la dysenterie, le terrassant, le força de relâcher à Dakar. Il y est mort, le 14 septembre, tombé au champ d'honneur, sur son domaine.

Il n'était âgé que de cinquante-trois ans. Il y avait si longtemps que le bruit de son nom avait empli le monde qu'on le croyait, en vérité, presque un vieillard. Mais il avait trente ans à peine quand la gloire, la vraie et pure gloire, vierge de sang versé, --lot rare et magnifique pour un conquérant!--lui avait souri déjà. A trente et un ans, il était commissaire général de la République au Gabon. Il avait jeté sur le continent africain les fondements d'un empire colonial trois fois grand comme la métropole elle-même, qu'il ajoutait au patrimoine de son pays d'adoption.

Quels beaux rêves d'énergie des adolescents qui sont depuis longtemps devenus des hommes ont faits, en ce temps-là, devant cette photographie, alors populaire, que nous reproduisons ici, et à laquelle on pourrait donner pour épigraphe la boutade haineuse de Stanley, le rival sanglant du pacifique Brazza au continent noir, cette phrase qui semble en être la description littérale: «J'ai rencontré un homme déguenillé, pieds nus, sans autre escorte que quelques misérables laptots, et il m'a dit qu'il venait d'acquérir des territoires à la France!»