Sur l'affût devenu immobile, on peut alors fixer ce que l'on veut, en particulier des boucliers en acier à l'épreuve de la balle, sans que ceux-ci risquent d'être détériorés par le tir. On obtient ainsi le canon à tir rapide et à bouclier. (Ce bouclier s'aperçoit sur la figure entre les deux canonniers assis sur les sièges d'affût. Le haut et le bas se rabattent pendant la marche sur la partie centrale qui est peu élevée et par suite peu visible.) Le ressort ou récupérateur qui ramène à chaque coup le canon à sa place peut être soit un ressort en caoutchouc, soit un ressort en acier, soit même un ressort en air. La première solution est celle des Russes, la seconde celle des Allemands, la troisième est celle du matériel français. Or, jusqu'ici, le ressort en caoutchouc s'est montré carrément mauvais; le ressort en acier est lourd, fragile et peu puissant; le ressort en air est aussi léger que puissant et peu encombrant, mais il ne peut être employé qu'à condition d'avoir trouvé un truc, un tour de main, un joint empêchant l'air de se sauver malgré la pression énorme à laquelle il est soumis. Ce truc, qui constitue le secret du 75, les Allemands ne l'ont pas et ils ont dû remplacer notre matériel à pneumatiques par un matériel à ressorts. Or leurs ressorts sont aussi bons qu'on peut les faire, ils cassent rarement et sont du reste très faciles à remplacer, mais ils ramènent lentement le canon à sa place et sont exposés à ne pouvoir le faire si les glissières sont sales ou détériorées et le canon très incliné. Ce manque de puissance des récupérateurs des Allemands empêche leur canon de 75 d'atteindre la puissance du nôtre. Il possède une vitesse initiale légèrement moindre, un projectile plus léger (soit 13 livres au lieu des 14 livres 1/2 du nôtre), des balles moins lourdes et, par suite, moins efficaces.
Sa rapidité de tir, dans de bonnes conditions, est comparable à celle de notre 75, vingt-cinq coups au maximum, quinze à seize coups en temps normal. Encore faut-il que le canon allemand se trouve dans de bonnes conditions, c'est-à-dire que le canon soit pointé dans la direction exacte de l'axe de l'affût. S'il se trouve tant soit peu à droite ou à gauche, l'affût se déplacera de plus en plus latéralement à chaque coup et il faudra refaire le pointage, ce qui ralentira le tir.
Pour tous les autres détails, les Allemands ont copié notre matériel. Ils ont adopté notre cartouche à obus, notre caisson blindé qu'on place près de la pièce pour avoir les munitions sous la main, nos sièges fixés à la flèche d'affût, notre ligne de mire indépendante, nos galeries porte-sacs, placées contre les dossiers des coffres, etc. Ils étudient nos méthodes de tir qu'il faut s'attendre à les voir démarquer.
Tout cela n'est pas pour nous inquiéter, car, tout compte fait, ils n'arrivent qu'à imiter à peu près ce que nous avons. Mais ce qui doit par contre nous préoccuper, c'est la supériorité numérique écrasante qu'aura bientôt l'artillerie allemande sur la nôtre.
Les Allemands auront en effet, en 1906, 144 canons par corps d'armée alors que nous n'en avons que 96, c'est-à-dire qu'ils disposeront d'un nombre de bouches à feu supérieur de moitié au nôtre.
Dans ces conditions, la lutte ne serait pas possible.
X.
LES GRANDES MANOEUVRES FRANÇAISES ET ALLEMANDES COMPARÉES
A quelles conceptions stratégiques ont obéi les états-majors français et allemand dans la préparation des grandes manoeuvres de 1903? Nos lecteurs pourront les déterminer de façon très précise en consultant les schémas que nous publions ci-dessous. Les cartes I et II montrent le lieu de concentration des divers corps d'armée et la direction générale qu'ils ont suivie pour s'y rendre. Les cartes III et IV font voir le thème général des manoeuvres pour les troupes des deux pays.
Mode et lieux de concentration par voies ferrées.