Et puis cette terrasse de Saint-Germain, sous le soleil d'automne, est tellement jolie! Et le tumulte de la «rentrée» fait de nouveau nos boulevards si amusants! N'y a-t-il pas aussi les magasins de nouveautés, dont la dernière page des journaux nous annonce les grandes «expositions» d'hiver? Ranavalo est femme; pourquoi tant «d'occasions exceptionnelles» ne la séduiraient-elles point? Pourquoi, toute reine qu'elle est (ou qu'elle fut) ne se sentirait-elle pas, comme nous toutes, tentée, attirée presque irrésistiblement par ce vertige du grand magasin: bousculades, abondance féerique de tout ce qui peut amuser la curiosité d'une femme, exciter sa coquetterie, satisfaire ou, simplement, renseigner son goût; prévenances exquises de vendeurs qui semblent donner ce qu'ils vendent; droit de toucher à tout et de faire du désordre dans tout ce qu'on touche; d'acheter aujourd'hui pêle-mêle, et «pour rire», mille choses inutiles qu'on rendra demain? Ranavalo, pour sûr, était au Louvre lundi dernier; à moins que ce ne soit au Bon Marché, ou bien aux Galeries Lafayette, ou au Petit-Saint-Thomas, ou au Printemps; et pour sûr, en sortant de la cohue, un peu grisée de bruit et de poussière, elle a pensé: «Il n'y a que Paris!»
Tous et toutes le pensent,--rois ou reines, princes et princesses de partout. Le roi Jean de Bohême, il y a cinq siècles et demi, le pensait déjà. Il avait marié sa soeur à la cour de France; et, quand son fils fut devenu un grand garçon, c'est à Paris, disent les historiens, qu'il l'envoya, pour y apprendre «les manières courtoises». On a beaucoup parlé, depuis huit jours, de ce Jean de Bohême, à propos d'un monument érigé à sa mémoire sur le champ de bataille de Crécy, où il tomba. J'ai même lu quelques jolis discours prononcés à cette occasion par des savants français, par des Tchèques, par des Luxembourgeois, descendants fidèles des sujets de Jean l'Aveugle. Mais pourquoi l'Angleterre n'était-elle point conviée à cette cérémonie? J'aurais trouvé cela poli, presque spirituel, «très parisien»; et pour «l'Anglais» lui-même, il y avait là une si gentille et si facile allocution à prononcer:
«Messieurs, nous avons été vos vainqueurs à Crécy. Nous vous en exprimons nos regrets. A cinq siècles et demi de distance, on ne peut pas tout prévoir. Vous glorifiez aujourd'hui la mémoire d'un homme qui mourut héroïquement ce jour-là, en se battant, au service de votre roi, contre le nôtre. Nous saluons, comme vous, ce souvenir; et nous vous prouvons par là que nous ne vous gardons rancune ni du mal que nous vous avons fait en 13-16, ni des petits ennuis que vous-mêmes avez pu nous causer ultérieurement. Le temps marche; une «entente cordiale» a succédé aux haines d'autrefois; et cela nous enseigne que, de peuple à peuple, on ne devrait jamais se détester ou se chérir qu'avec précaution. Messieurs, veuillez oublier Édouard III. C'est Édouard VII qui vous en prie...»
On eût, aux sons de la Marseillaise, acclamé l'Anglais, et c'eût été la vraie moralité de cette petite fête.
Sonia.
UNE OEUVRE D'ALBERT BESNARD «ÉTUDE»
Nous avons enregistré ici le très franc succès qu'obtint, l'été dernier, l'exposition d'ensemble de l'oeuvre de M. Albert Besnard ouverte, en mai et juin, aux galeries Georges Petit. Même ceux qui connaissaient le mieux et aimaient l'artiste, ceux qui avaient suivi, depuis tant d'années, ses attachantes recherches, demeurèrent émerveillés devant l'opulente souplesse de ce talent personnel, délicat et fort. Et quant à ceux qui souriaient jadis, devant le Portrait de Mme Roger Jourdain et plaisantaient si spirituellement cette «femme jaune», comme on l'appela, ils s'étonnaient, confus un peu, d'avoir quelque temps méconnu et malmené un si beau peintre. Ce fut l'éclatante réparation, survenant à temps, cette fois, par exception.
«L'oeil, écrivions-nous alors, rendant compte de l'exposition, est enveloppé de caresses oubliées depuis que Rubens, Goya, Delacroix ont cessé de peindre.» Et ces rapprochements n'apparurent à personne excessifs ou impies.
Devant la blonde et claire figure que nous avons reproduite ici, ceux qui n'ont pu voir l'exposition dernière, où vingt autres, cent autres, toutes fraîches et saines, et lumineuses à l'envi, se groupaient, pourront comprendre l'enthousiasme qui se fit jour alors. Car cette Etude, dorée de tièdes rayons, caressée d'air fluide, cette soyeuse chevelure où jouent les reflets, ces épaules frissonnantes, où la vie circule, ces joues duvetées, avivées par l'afflux d'un sang jeune et généreux, ce beau décor de verdure luxuriante et d'eaux fraîches qui forme fond, tout cela caractérise et résume les qualités maîtresses de M. Albert Besnard, le culte passionné de la couleur, la délicatesse, de la vision, la séduisante élégance du dessin, l'harmonie et la distinction, enfin.