» C'est qu'ils ont fait au lycée, comme externes, un apprentissage précoce de la liberté. Ils ont vécu, dans leurs familles, une vie facile, infiniment douce quelquefois; ils n'ont connu ni les étroites couchettes, un peu dures, où leurs papas avaient dormi (et fort bien, je le jure!), ni les menus, un peu monotones et dépourvus de raffinement, des réfectoires de l'Alma mater. Nous portions la même tunique un an de suite; à seize ans, mon fils a des notes de tailleur qui m'effarent.
» Aussi la vie militaire apparaît-elle comme une très douloureuse et très humiliante épreuve aux petits bourgeois de maintenant. Ils sont, au régiment, beaucoup mieux traités, de toutes les façons, que ne le furent leurs anciens, aux temps déjà lointains du «volontariat». On les nourrit mieux; on les fatigue moins; et je pourrais, madame, vous citer une caserne (dans les Vosges) où j'ai vu nos troupiers passer sous la douche après l'exercice, puis chausser des pantoufles et prendre le thé. Vains égards; politesses inutiles! J'ai dans ma famille deux jeunes gens «de la classe» qui partiront pour le régiment dans quelques jours. Ils vont là comme on va au martyre; et déjà la perspective de cette année de détention affole leurs pauvres mères. Tout cela n'est-il pas un peu comique, et doit-on considérer comme décidément parfaite l'éducation familiale qui produit de ces effets-là?»
Autre lettre. Celle-ci est d'un philosophe joyeux, qui prend--un peu ironiquement--son parti des moeurs nouvelles.
«... La mode est, en effet, m'écrit mon correspondant, de donner à nos enfants plus de liberté qu'on n'en donnait à ceux d'autrefois. Mais cette mode n'est-elle point l'effet d'un état d'esprit nouveau--d'une sorte d'horreur des disciplines anciennes qui sévit sur les «grandes personnes» aussi bien que sur les enfants et dont les maîtres les plus vénérés donnent l'exemple à leurs élèves? Car enfin nos potaches ne sont pas seuls, madame, à ne vouloir plus entendre parler d'internat. M. Lavisse n'accepta naguère la direction de l'École normale qu'à la condition qu'on ne l'obligeât point à y coucher... Plus récemment, M. Bonnat, nommé directeur de l'École des beaux-arts, décidait également d'y laisser vide l'appartement de son prédécesseur. Plus récemment encore--M. Théodore Dubois ayant pris sa retraite et abandonné le logement (peu commode et pas joli, je le reconnais) qu'il occupait au Conservatoire--M. Gabriel Fauré, son successeur, notifiait aux pouvoirs publics son désir de n'y point loger. M. Gabriel Fauré, comme M. Choufleury, «restera chez lui»,--boulevard Malesherbes. Tous externes!
»Est-ce un bien? Est-ce un mal? Je vous laisse, madame, le soin d'en décider...»
Jamais de la vie! Mon incompétence est absolue en d'aussi délicates matières.
Mais je connais une femme qui, si cette question lui était posée, n'hésiterait point à y répondre. C'est la reine Ranavalo.
«Ces hommes illustres ont raison, dirait-elle. Il n'est si glorieux ni si confortable logis d'où l'on ne soit heureux de décamper, quand c'est par ordre ou par devoir qu'on l'habite. Et c'est pour cela que j'éprouve tant de joie à m'échapper de temps en temps de la jolie case algérienne où m'ont installée mes vainqueurs, pour venir respirer l'air de Paris ou de sa banlieue.»
Elle a eu d'ailleurs une très bonne «presse», cette petite reine déchue, et son retour en France a été salué fort gentiment par tout le monde. Les reporters parisiens l'ont interviewée sans ironie et les bonnes gens de Saint-Germain, sur son passage, ont ôté leurs chapeaux. Visiblement, cette femme est populaire. La foule française, qui a si bon coeur, respecte en elle une vaincue qui ne fait point de bruit et chez qui la résignation se rehausse d'une sorte d'élégance, de dignité souriante et un peu sauvage... Au surplus, il me semble que, cette année surtout, elle a (sans s'en douter) bien choisi le moment de visiter Paris. Elle y arrive au lendemain d'événements dont le monde colonial s'est fort ému et qui y ont déchaîné de lamentables polémiques. Elle a trouvé dans nos journaux --si on les lui lit--de graves nouvelles: Brazza mort à la tâche, Gentil malade et diffamé, deux chefs «blancs» frappés par la justice pour l'usage criminel qu'ils avaient fait là-bas de leur puissance... Et elle a pu penser qu'à Madagascar, aussi bien qu'au Congo, certaines victoires se payent cher, et que, même en face de «sauvages» désarmés, le métier de conquérant n'est pas rose tous les jours.
Je ne dis pas qu'à cette pensée Ranavalo, qui est une personne sans méchanceté, se réjouisse. Mais, simplement, elle compare... Prisonnière, elle observe ses geôliers, les écoute, retient le récit de leurs déboires et, sans doute, y trouve de quoi se consoler de sa propre infortune.