La boulangerie Philipof. Ouvriers boulangers blessés par les cosaques.
LES GRÈVES DE MOSCOU ET L'INCIDENT DE LA BOULANGERIE PHILIPOF

LES GRÈVES DE MOSCOU

La majorité des ouvriers de Moscou n'est ni révolutionnaire, ni même socialiste. C'est pourtant à Moscou que vient de prendre naissance un formidable mouvement gréviste, qui s'est étendu très vite à d'autres grandes cités et même à Saint-Pétersbourg, et qui, englobant le personnel des chemins de fer, a isolé les villes russes les unes des autres et les a presque séparées du reste du monde. Les ouvriers de Moscou ne demandaient d'abord que l'amélioration de leur sort. Après avertissements et réclamations rarement professionnelles, adressés aux patrons et aux administrations compétentes, ils cessèrent le travail, mais paisiblement. Et la grève n'aurait eu peut-être qu'une portée ordinaire et des conséquences peu graves, sans la maladresse et la brutalité de quelques fonctionnaires.

Le 8 octobre, les deux cents ouvriers de la boulangerie Philipof avaient décidé de chômer, uniquement par solidarité, et d'accord avec l'administration de l'usine. Le préfet de la ville et le préfet de police n'en donnèrent pas moins l'ordre d'arrêter ces deux cents ouvriers--adultes et gamins--qui passaient paisiblement leur matinée du dimanche dans le bâtiment même de la boulangerie. Ils furent conduits dans la cour de la préfecture de Moscou, et là, les cosaques et les gendarmes les reçurent à coups de fouet, de baïonnette et de crosse de fusil, pendant que le bâtiment de l'usine et la maison de rapport de M. Philipof, habitée par des particuliers, étaient criblés de balles sous prétexte de se convaincre qu'il n'y avait plus d'ouvriers cachés. Ces procédés arrachèrent un cri d'indignation à la société moscovite. Et ce fut la Société impériale technique de Moscou qui prit en mains l'affaire et saisit la justice. Le parquet impérial, lui aussi, s'en émut. Et le procureur a ouvert une information pour établir les responsabilités.

Mais la situation créée par la grève générale est telle aujourd'hui que l'affaire de la boulangerie-Philipof n'est plus qu'un incident de cette immense lutte sociale qui se livre dans tout l'empire russe.

Les funérailles du prince Serge Troubetzkoï à Moscou.--Phot. Smirnof.

LES OBSÈQUES DU PRINCE SERGE TROUBETZKOI

Nous avons dit, la semaine dernière, dans l'article nécrologique consacré au prince Serge Troubetzkoï, quelles funérailles magnifiques et émues avaient été faites au grand libéral. L'empereur lui-même, rendant hommage à ses éminentes qualités, avait fait déposer sur son cercueil une couronne d'orchidées admirable. Mais une manifestation surtout a montré de quel respect, de quelle affection était entouré le prince Troubetzkoï: sur tout le parcours suivi par le cortège, une foule immense, où aux étudiants se mêlaient des hommes du peuple, des commerçants, des bourgeois, se donnant la main comme pour une farandole, formait une double chaîne de chaque côté du char funèbre et se déplaçait avec lui, pour le protéger contre la poussée de la multitude massée le long des rues.